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SLM2018: « Le E n’est pas muet », discussion avec Olivia Tapiero et Emmanuelle Bayamack-Tam

Comme vous l’avez peut-être déjà lu dans un précédent article, je suis allée au Salon du livre de Montréal le vendredi 16 novembre. Le premier événement pour lequel je me suis déplacée était une table ronde animée par Marie-Ève Blais intitulée « Le E n’est pas muet. Qui a peur de l’écriture inclusive? ». Trois auteures avaient été invitées à prendre part à cette discussion sur le phénomène de féminisation de la langue et du biais patriarcal de celle-ci : Catherine Mavrikakis, présente au Salon pour Oscar de Profundis[1] (bien qu’il soit paru en 2016) ; Olivia Tapiero, pour Phototaxie[2] ; et Emmanuelle Bayamack-Tam, pour Arcadie[3]. Mavrikakis, malheureusement malade, n’a pas pu se déplacer.

SLM2018 : « Le E n’est pas muet », discussion avec Olivia Tapiero et Emmanuelle Bayamack-Tam

Ceux qui ont lu mon article « Foutre en l’air la langue des petits hommes : Essai sur la langue française en tant que construction patriarcale » sauront que non seulement le féminisme est une problématique qui m’interpelle, mais plus spécialement la question de la langue en tant que construction patriarcale. J’étais donc curieuse de connaître l’avis de quelques auteures féministes sur le sujet.

Lecture d’extraits de Phototaxie et d’Arcadie

Avant de rentrer dans le vif du sujet, l’animatrice a invité les auteures à lire un extrait de leur dernier roman respectif. Je n’ai pas les extraits à porter de mains, mais je peux signaler qu’ils m’ont semblé extrêmement bien choisis et très prometteurs. Olivia Tapiero a lu un passage très bien écrit sur comment un immigré reste toujours un étranger, un étranger intégré. Emmanuelle Bayamack-Tam, pour sa part, a fait la lecture d’une réécriture de la scène de la petite madeleine dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, où la madeleine est remplacée par un sexe masculin pour faire du tout une affaire de fellation. Au niveau du fond, Tapiero est venue me chercher, mais au niveau de la forme, j’ai été impressionnée par l’exercice réalisé par Bayamack-Tam.

TAPIERO, Olivia, Phototaxie, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 130 p.
TAPIERO, Olivia, Phototaxie, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 130 p.

Renoncer. Sauter les barrières. Brûler les horizons. Résonnent les cris de trois anarchistes. Théo, Zev et Narr résistent. Ombre et lumière, musique et silence s’enlacent d’un même mouvement dans ces villes abîmées où l’homme qui tombe continue de tomber. Un roman troublant qui met le feu aux certitudes, au confort des complaisances.

BAYAMACK-TAM, Emmanuelle, Arcadie, Paris, P.O.L Éditeur, 2018, 448 p.
BAYAMACK-TAM, Emmanuelle, Arcadie, Paris, P.O.L Éditeur, 2018, 448 p.

La jeune Farah, qui pense être une fille, découvre qu’elle n’a pas tous les attributs attendus, et que son corps tend à se viriliser insensiblement. Syndrome pathologique ? Mutation ou métamorphose fantastique ? Elle se lance dans une grande enquête troublante et hilarante : qu’est-ce qu’être une femme ? Un homme ? Et découvre que personne n’en sait trop rien. Elle et ses parents ont trouvé refuge dans une communauté libertaire qui rassemble des gens fragiles, inadaptés au nouveau monde, celui des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Et Farah grandit dans ce drôle de paradis avec comme terrain de jeu les hectares de prairies et forêts…

La féminisation de la langue (en littérature)

Marie-Ève Blais a ensuite lancé la discussion en demandant aux auteures leur opinion par rapport à la généralisation du phénomène de la féminisation de la langue[4] (en dépit de la résistance de l’Académie française), notamment dans les documents officiels, mais dont on peut aussi voir les répercussions en littérature. Une deuxième partie à la question concernait l’influence du phénomène sur leur propre écriture.

Ici, je ne ferai pas une retranscription approximative de chacune des interventions des auteures, mais plutôt un résumé de leur propos général sur les questions qui leur ont été posées.

Une écriture féministe, une écriture immonde

La féminisation de la langue, souvent assimilée la féminisation de la terminologie (ex. ajouter un « e » à des termes précédemment juste masculin), n’est pas quelque chose qu’Olivia Tapiero applique de façon systématique. Pour elle, la féminisation, en littérature, ne doit pas se faire juste au niveau du mot, elle doit passer par une écriture incarnée – par exemple en jouant sur la syntaxe, la structure de la phrase ou l’architecture du texte – qui vient contrecarrer la langue patriarcale. Tapiero, dans son écriture, est toujours à la recherche de la monstruosité, de l’immonde, c’est-à-dire, étymologiquement, ce qui n’est pas accepté comme réel par le monde. Cela est visible dans Phototaxie par une désintégration progressive du texte jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une voix.

Transgresser le genre identitaire et le genre littéraire

Emmanuelle Bayamack-Tam, quant à elle, mentionne que le phénomène de la féminisation de la langue est arrivé trop tard dans sa vie pour que cela affecte son écriture au niveau formel. Dans ses œuvres, le féminisme passe plutôt par des histoires et personnages dénonçant les mécanismes d’oppression. Par exemple, plusieurs de ses romans figurent des femmes justicières/guerrières ou des protagonistes qui ne s’identifient ni au genre féminin ni au genre masculin. Avec ce dernier exemple, elle souligne que c’est le genre identitaire en plus du genre littéraire qu’elle transgresse. En effet, elle aime mettre en scène des personnages libres d’un point de vue identitaire, que ce soit au niveau du genre sexuel, de l’orientation sexuelle, de l’ethnie, etc.

Le roman, dès son origine, est un « mauvais genre » parce qu’il est protéiforme; il peut intégrer les autres genres. Ainsi, son écriture a toujours été une écriture de métissage, où elle met en place des ruptures de ton, fait coexister les registres langagiers, renvoie à d’autres textes littéraires, etc. Écrire, pour elle, est l’action de décloisonner, de « queerer ».

Le refus du monde

L’animatrice a ensuite orienté la conversation sur l’idée du refus du monde, particulièrement présente dans Arcadie, mais aussi dans Phototaxie d’une certaine manière.

L’éloquence du E muet

Tapiero a commencé par spécifier que le genre, dans Phototaxie, est seulement une performance du refus du monde. Le E, au sens strict, est muet dans son roman, mais c’est justement pourquoi il est si éloquent. Le retrait, selon elle, peut être une forme de résistance. Après tout, la création demande à l’auteur(e) de se retirer ; la création part d’un autre lieu. C’est pourquoi les langages ont le pouvoir de nous faire comprendre le monde autrement.

Dialogue entre le roman et le monde externe

Dans son roman Arcadie, l’héroïne de Bayamack-Tam s’installe dans une zone blanche, une communauté qui tente de recréer un paradis terrestre libertaire et fuit le monde externe et ses ondes : cellulaire, Internet, etc. Les révoltés, dans le livre, sont les adolescents, qui trouvent les adultes hypocrites dans leur refus d’héberger des émigrants souhaitant se joindre à eux.

De nos jours, on a l’impression que l’apocalypse est pour demain; Arcadie est la manifestation de cette peur. Car si les romans sont théoriquement des mondes clos aux règles définies, il est important pour un livre de renvoyer vers l’extérieur, qu’il y ait un va-et-vient entre l’univers interne du roman et le monde physique externe. C’est ainsi que la littérature contribue à mettre au jour le monde « vrai », par exemple en révélant ce qui ne fonctionne pas dans la société.

Conclusion

Une table ronde agréable, que j’aurais aimé plus longue, mais je suspecte que cela est dû à l’absence de l’une des invitées. J’ai ressenti une affinité particulière avec la façon dont Olivia Tapiero prône une « écriture incarnée », qui enfreint les règles de l’architecture du texte. Cela dit, j’apprécie aussi énormément l’idée d’une transgression du genre identitaire chez Emmanuelle Bayamack-Tam. Cependant, il me semble que la deuxième partie de la discussion sur le refus du monde s’est un peu éloigner du sujet annoncé, mais le propos en lui-même était intéressant. Dans tous les cas, les deux auteures m’ont certainement convaincues de jeter un coup d’œil à leur roman.


[1] MAVRIKAKIS, Catherine, Oscar de Profundis, Montréal, Héliotrope, 2016, 308 p.

[2] TAPIERO, Olivia, Phototaxie, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 130 p.

[3] BAYAMACK-TAM, Emmanuelle, Arcadie, Paris, P.O.L Éditeur, 2018, 448 p.

[4] « La féminisation est un procédé consistant à marquer des formes féminines de noms ou d’adjectifs là où les règles grammaticales classiques préconisent l’usage de formes désignées comme non marquées en théorie, mais équivalent à une masculinisation en pratique, puisque le masculin est désigné explicitement comme genre non marqué.

On distingue d’une part la féminisation de la terminologie, ou création de terme désignant au féminin des métiers, titres, grades et fonctions […] et d’autre part la féminisation des textes, ou techniques d’introduction explicite des marques du féminin lors de la rédaction de textes (notes de service, rapports, formulaires, articles de journal ou de revue, etc.)… » WIKIPÉDIA, « Féminisation en français », <https://fr.wikipedia.org/wiki/Féminisation_en_francais> (page consultée le 21 novembre 2018).


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