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SLM2018: Lectures les agitatrices. Des auteur.e.s lisent les livres féministes qui les ont formé.e.s et libéré.e.s

J’ai assisté aux « Lectures les agitatrices » où « Des auteur.e.s lisent les livres féministes qui les ont formé.e.s et libéré.e.s » lors de ma journée au Salon du livre de Montréal 2018. Était invité(e)s les auteur(e)s suivant(e)s, en ordre alphabétique : David Bouchet, présent au Salon pour son roman Soleil[1] ; Naomi Fontaine, pour Manikanetish[2] ; Kevin Lambert, pour Querelle de Roberval[3] ; Diane Lamoureux, pour la traduction de La pensée féministe noire[4] ; Laurance Ouellet Tremblay, pour, entre autres, Henri de ses décors[5] ; Emmelie Prophète, pour Un ailleurs à soi[6] ; et Olivia Tapiero, pour Phototaxie[7]. Robyn Maynard était annoncée au programme, mais je suppose qu’elle a eu un imprévu et c’est Diane Lamoureux qui l’a remplacée.

SLM2018: Lectures les agitatrices. Des auteur.e.s lisent les livres féministes qui les ont formé.e.s et libéré.e.s
De gauche à droite: David Bouchet, Laurance Ouellet Tremblay, Kevin Lambert, Olivia Tapiero, Diane Lamoureux, Naomi Fontaine, Emmelie Prophète

David Bouchet

David Bouchet était le premier à se lancer. Malheureusement, je suis arrivée en retard à cette activité et il était déjà en pleine lecture de son deuxième extrait, dont je n’ai pas pu connaître le livre duquel il était tiré. Si quelqu’un qui le sait passe par ici, je vous serais reconnaissante de m’indiquer les titres et auteurs des extraits lus.

BOUCHET, David, Soleil, Saguenay, La Peuplade, 2015, 318 p.
BOUCHET, David, Soleil, Saguenay, La Peuplade, 2015, 318 p.

Souleye et sa famille arrivent du Sénégal et s’installent à Montréal. Ils veulent « devenir d’ici », ne pas se retourner. Mais tout ne se passe pas comme prévu, et P’pa se retrouve dans le sous-sol de l’appartement, où il se met à creuser un trou. Ou est-ce un puits? Son esprit semble en transit entre deux continents. Pour Souleye, les questions fusent et les réponses n’ont pas de formes connues. Simplement, il faut reboucher la folie de P’pa.

Souleye, que sa nouvelle amie Charlotte a rebaptisé Soleil, réfléchit beaucoup et connaît le langage des yeux. Il pose un regard subtil et ouvert sur l’être humain. Par le récit de ses espoirs et de ses peurs, il nous transporte à travers l’histoire de l’humanité, « une lente histoire de dissolution et de transformation ».

Laurance Ouellet Tremblay

C’était ensuite au tour de Laurance Ouellet Tremblay, qui a commencé par lire un extrait de La Vie matérielle de Marguerite Duras (Éditions P.O.L, 1987) où l’auteure parle de son alcoolisme sans honte, en dépit du fait qu’il s’agit d’un vice principalement associé aux hommes. Je n’ai pas tout lu les romans de Duras, notamment celui-ci, mais L’Amante anglaise figurait dans mon top lecture 2017. À lire assurément.

DURAS, Marguerite, La Vie matérielle, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1994 [1987], 192 p.
DURAS, Marguerite, La Vie matérielle, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1994 [1987], 192 p.

«Ce livre n’a ni commencement ni fin, il n’a pas de milieu. Du moment qu’il n’y a pas de livre sans raison d’être, ce livre n’en est pas un. Il n’est pas un journal, il n’est pas du journalisme, il est dégagé de l’événement quotidien. Disons qu’il est un livre de lecture. Loin du roman mais plus proche de son écriture – c’est curieux du moment qu’il est oral – que celle de l’éditorial d’un quotidien. J’ai hésité à le publier mais aucune formation livresque prévue ou en cours n’aurait pu contenir cette écriture flottante de « La vie matérielle », ces aller et retour entre moi et moi, entre vous et moi dans ce temps qui nous est commun.»

Elle a ensuite lu un extrait de son propre roman, Henri de ses décors, qui parallèle celui de La Vie matérielle, livre qui a inspiré en partie son livre : l’héroïne, Catherine, une actrice, refuse de justifier son alcoolisme. Un extrait intéressant pour une prémisse intéressante.

OUELLET TREMBLAY, Laurance, Henri de ses décors, Saguenay, La Peuplade, 2018, 96 p.
OUELLET TREMBLAY, Laurance, Henri de ses décors, Saguenay, La Peuplade, 2018, 96 p.

Henri de ses décors est une plongée dans la psyché d’un être qui en a long à dire mais se méfie de ses interlocuteurs ; qui veut entrer en contact avec l’autre mais en même temps l’asservir. Ainsi Henri, concepteur de décors au théâtre, nous propose-t-il un voyage dans le trou de sa tête comme l’on tend un piège. Avec ce récit dense et surprenant, Laurance Ouellet Tremblay s’initie à la prose narrative, sans rien abandonner de la saveur sombrement joyeuse et jouissive de son écriture poétique.

Ouvrir ce livre, c’est accepter le bavardage de la pie.

Je vous vois déjà prendre vos aises, déplier vos membres et vous installer confortablement sans n’avoir encore rien compris de notre entente ; nous ne discuterons pas, voyez, c’est moi qui parlerai.

Kevin Lambert

LAMBERT, Kevin, Querelle de Roberval, Montréal, Héliotrope, 2018, 288 p.
LAMBERT, Kevin, Querelle de Roberval, Montréal, Héliotrope, 2018, 288 p.

Les ouvriers et ouvrières de la scierie de Roberval sont en grève. Sous l’apparente cohésion de la lutte, on découvre rapidement les revendications plus personnelles de chacun. Ils partagent toutefois un même désir d’échapper à la misère et de se venger de leur boss, Brian Ferland. Alors que le conflit s’enlise, le lockout que décrète Ferland réveille en eux une rage enfouie. La folie s’empare des employé·e·s, qui rejoignent la ronde infernale du beau Querelle, héros de Jean Genet copié-collé dans ce décor québécois, élément de chaos, sable dans l’engrenage de la machine économique, hétérosexuelle et patriarcale. Tout est désormais permis. Ils cassent des bouteilles sur la plage, règlent leurs comptes à coups de batte de baseball. Et puis ils font pire, bien pire…

Kevin Lambert a décidé de d’abord lire un extrait hilarant pour son humour cynique mais du SCUM Manifesto de Valerie Solanas (où SCUM est l’acronyme de « Society for Cutting UMen », un manifeste féministe radical publié en 1967 qui m’a rappelé par son ton sans concession à King Kong Théorie [review] de Virginie Despentes. Voici l’extrait, tiré de la version française en ligne gratuite.

SOLANAS, Valerie, SCUM Manifesto, 1967.
SOLANAS, Valerie, SCUM Manifesto, 1967.

L’artiste mâle essaye de compenser son incapacité à vivre et son impuissance à être une femme en fabriquant un monde complètement factice dans lequel il fait figure de héros, c’est-à-dire s’affuble des caractéristiques féminines, et où la femme est réduite à des rôles subsidiaires insipides, c’est-à-dire fait figure d’homme.

L’« Art » masculin ayant pour but, non de communiquer (un être entièrement vide n’a rien à dire), mais de déguiser la réalité bestiale de l’homme, il a recours au symbolisme et à l’obscurité (au « profond »). La grande majorité des gens, en particulier les personnes « cultivées », n’osant pas juger par elles-mêmes, humbles, respectueuses des autorités (« Mon Papa, y sait » devient dans le langage adulte « les critiques ils s’y connaissent », « les écrivains, ils savent mieux », et « les agrégés, ça en connaît un bout »), se laissent facilement persuader que ce qui est obscur, vague, incompréhensible, indirect, ambigu et ennuyeux, est à coup sûr profond et brillant.

Le « Grand Art » se veut « preuve » de la supériorité des hommes sur les femmes, preuve que les hommes sont des femmes, non seulement par son contenu, mais aussi par le simple fait de se baptiser « Grand Art », puisque comme aiment à nous le rappeler les antiféministes, il est presque entièrement l’œuvre des hommes. Nous savons que le « Grand Art » est grand parce que les hommes, des « spécialistes », nous l’ont dit, et nous ne pouvons pas dire le contraire vu que seules des sensibilités exquises bien supérieures à la nôtre sont à même de percevoir et d’apprécier ce qui est grand, la preuve de leur sensibilité supérieure étant qu’ils apprécient les saloperies qu’ils apprécient.

« Apprécier », c’est tout ce que sait faire l’homme « cultivé ». Passif, nul, dépourvu d’imagination et d’humour, il faut bien qu’il se débrouille avec ça. Incapable de se créer ses propres distractions, de se créer un monde à lui, d’agir d’une façon ou d’une autre sur son environnement, il doit se contenter de ce qu’on lui offre. Il ne sait pas créer, il ne sait pas communiquer : il est spectateur. En se gobergeant de culture, il cherche désespérément à prendre son pied dans un monde qui n’a rien de jouissif ; il cherche à fuir l’horreur d’une existence stérile d’où l’esprit est absent. La « culture » c’est le baba du pauvre, le croûton spirituel des tarés, une façon de justifier le spectateur dans son rôle passif. Elle permet aux hommes de se glorifier de leur faculté d’apprécier « les belles choses », de voir un bijou à la place d’une crotte. Ce qu’ils veulent, c’est qu’on admire leur admiration. Ne se croyant pas capables de changer quoi que ce soit, résignés qu’ils sont au statu quo, ils sont obligés de s’extasier sur des crottes vu qu’il n’y a que des crottes à l’horizon de leur courte vue.

La vénération pour l’« Art » et la « Culture » distrait les femmes d’activités plus importantes et plus satisfaisantes, les empêche de développer activement leurs dons, et parasite notre sensibilité de pompeuses dissertations sur la beauté profonde de telle ou telle crotte. Permettre à l’« Artiste » d’affirmer comme supérieurs ses sentiments, ses perceptions, ses jugements et sa vision du monde, renforce le sentiment d’insécurité des femmes et les empêche de croire à la validité de leurs propres sentiments, perceptions, jugements et vision du monde.

Le concept même d’« Artiste », défini par des traits féminins, le mâle l’a inventé pour « prouver » qu’il est une femme (« Tous les Grands Artistes sont des hommes ») ; il met en avant l’« Artiste » comme un guide qui va nous expliquer à quoi ressemble la vie. Mais l’« Artiste » masculin n’émerge pas du moule mâle : son éventail de sentiments est très limité ; il n’a donc pas grand chose en fait de perceptions, jugements et vision du monde, puisque tout cela dépend des sentiments. Incapable d’entrer en contact avec autre chose que ses propres sensations physiques, il n’a rien à dire, sinon que pour lui la vie est absurde, et ne peut donc être un artiste. Comment quelqu’un qui ne sait pas vivre pourrait-il nous dire à quoi ressemble la vie ? L’« artiste » au masculin, c’est une contradiction dans les termes. Un dégénéré ne peut que produire de l’« art » dégénéré. L’artiste véritable, c’est toute femme saine et sûre d’elle, et dans une société féminine, le seul Art, la seule Culture, ce sera des femmes déchaînées, contentes les unes des autres, et qui prennent leur pied entre elles et avec tout l’univers.

Le deuxième extrait lu par l’auteur était tiré de son premier roman, Tu aimeras ce que tu as tué. Le livre était déjà sur ma liste « À lire » et ce passage lu ne fait que confirmer que je me dois de le lire.

LAMBERT, Kevin, Tu aimeras ce que tu as tué, Montréal, Héliotrope, 2017, 216 p.
LAMBERT, Kevin, Tu aimeras ce que tu as tué, Montréal, Héliotrope, 2017, 216 p.

Le grand-père du jeune Faldistoire se prend pour un fantôme, la mère de Sylvie pratique la sorcellerie et lit l’avenir dans les tarots tandis que, sous le vernis de la normalité, le père de Sébastien cache de sombres desseins. Faldistoire, Sylvie et Sébastien fréquentent la même école primaire, puis, au secondaire, le même collège privé. Où Almanach les rejoint pour devenir, un jour, l’amant de Faldistoire.

Non loin de là, dans le cimetière, sous le regard inexpressif des crapauds, de nouveaux trous sont sans arrêt creusés. Car il ne fait pas bon vivre pour les enfants de Chicoutimi : viols, accidents tragiques, meurtres insensés. Heureusement, la plupart d’entre eux reviennent après le trépas. Ils s’apprêtent à prendre leur revanche.

Olivia Tapiero

Olivia Tapiero a lu deux extraits d’Amour, Colère et Folie de Marie Vieux-Chauvet, le premier autour de l’idée de liberté, le second assimilant la colonisation au désir.

VIEUX-CHAUVET, Marie, Amour, Colère et Folie, Paris, Éditions Zulma, 2015, 512 p.
VIEUX-CHAUVET, Marie, Amour, Colère et Folie, Paris, Éditions Zulma, 2015, 512 p.

Postface de Dany Laferrière : « Parler de la romancière Marie Chauvet c’est parler d’un seul livre, mais quel livre ! Son roman Amour, Colère et Folie est devenu avec le temps le grand roman des années noires de la dictature de Duvalier, communément appelé Papa Doc. L’histoire du livre est en elle-même une simple tragédie. Marie Chauvet vient de la bonne bourgeoisie de Port-au-Prince. Elle fait partie d’un groupe littéraire dans le vent, elle écrit, enfin elle mène une vie à la fois intellectuelle et mondaine sous une dictature déjà sanglante. Gallimard réunit en 1968 (l’année de toutes les subversions) trois de ses récits sous un titre général : Amour, Colère et Folie. Jusque-là tout va bien. Comme elle n’avait produit que quelques légers récits, personne dans son entourage ne semblait avoir pris la mesure du manuscrit qui s’est révélé être une déconstruction en règle de la dictature. Un texte crépitant d’intelligence, précis et violent. Le regard froid et objectif de Chauvet semblait n’épargner personne. On avait déjà vu cela dans le temps mais jamais de la part d’une femme. Enfin le grand roman qui expose les ficelles pourries de la dictature. La rumeur circule à Port-au-Prince que François Duvalier, après avoir lu le roman, est entré dans une folle fureur, ce qui mettrait l’auteur et sa famille en grand danger. Le mari de Chauvet rachète immédiatement de Gallimard tout le stock qu’il fait disparaître dans un ultime effort pour calmer le Moloch. […]
Voilà que quarante-six ans après qu’on l’a réduite au silence (l’horreur absolue pour un écrivain), la voix claire et pure de cette romancière lucide et indomptable refait surface. Une dernière chance pour entendre son chant. »

L’auteure a ensuite fait la lecture d’un extrait de Phototaxie à propos de la « noble fonction de préposé à l’entretien ménager », qui n’est pas écrit pour faire rire, mais dont l’ironie demeure poignante.

TAPIERO, Olivia, Phototaxie, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 130 p.
TAPIERO, Olivia, Phototaxie, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 130 p.

Renoncer. Sauter les barrières. Brûler les horizons. Résonnent les cris de trois anarchistes. Théo, Zev et Narr résistent. Ombre et lumière, musique et silence s’enlacent d’un même mouvement dans ces villes abîmées où l’homme qui tombe continue de tomber. Un roman troublant qui met le feu aux certitudes, au confort des complaisances.

Diane Lamoureux

Diane Lamoureux est une professeure de sociologie dont l’un des champs d’intérêt est la sociologie politique féministe. En ce sens, il n’est pas surprenant qu’elle ait effectuée la traduction d’un ouvrage tel que La pensée féministe noire – Savoir, conscience et politique de l’empowerment de Patricia Hill Collins. C’est dans ce livre qu’elle a tiré son extrait sur la nécessité de l’emporwerment des femmes noires. Dans ce passage, Hill Collins cite notamment l’icône féministe et poète noire Audre Lorde, qui au niveau politique a milité pour les droits civiques des femmes noires et au niveau de son œuvre continuellement recherché une langue (et des formes) capable de faire exister une pensée féministe noire. Un ouvrage socio-politique à garder en tête si le sujet vous intéresse.

HILL COLLINS, Patricia, La pensée féministe noire - Savoir, conscience et politique de l’empowerment, trad. Diane Lamoureux, Montréal, les éditions du remue-ménage, 2016, 480 p.
HILL COLLINS, Patricia, La pensée féministe noire – Savoir, conscience et politique de l’empowerment, trad. Diane Lamoureux, Montréal, les éditions du remue-ménage, 2016, 480 p.

Confrontées à une société sexiste et raciste qui leur impose des images stigmatisantes d’elles-mêmes, les femmes noires des États-Unis n’en ont pas moins une longue histoire de résistances. Dans cet essai incontournable enfin traduit en français, Patricia Hill Collins nous offre une synthèse impressionnante de cette tradition d’oppression et de militantisme.

La pensée féministe noire puise autant dans la littérature, les récits de vie, l’histoire militante, la philosophie sociale et politique, la sociologie critique que dans la culture populaire. Elle nous incite à penser non seulement les oppressions enchevêtrées, mais aussi les luttes passées et à venir. Ce livre donne accès à un savoir profondément ancré dans l’expérience irréductible des Africaines-Américaines; un savoir essentiel pour qui se préoccupe de justice sociale et pour un féminisme véritablement inclusif.

Naomi Fontaine

Naomi Fontaine a lu un extrait de Manikanetish, son dernier roman. Auteure amérindienne, elle a d’abord lu le tout dans sa langue natale, puis en français. Les deux versions se complémentaient bien, faisant ressortir la musicalité du texte. J’étais conquise dès la première phrase (que j’ai compris) : « Je suis une maudite sauvagesse… ».

FONTAINE, Naomi, Manikanetish, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 144 p.
FONTAINE, Naomi, Manikanetish, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 144 p.

Une enseignante de français en poste sur une réserve indienne de la Côte-Nord raconte son univers, celui de ses élèves qui cherchent à se prendre en main. Autochtone, elle tentera tout pour les sauver du désespoir, même se lancer en théâtre avec eux. Dans ces voix, regards et paysages se détachent la lutte et l’espoir.

Emmelie Prophète

Emmelie Prophète a commencé sa lecture avec un extrait bien connu de l’essai féministe King Kong Théorie de Virginie Despentes, extrait avec lequel je suis particulièrement familière pour l’avoir modérément travailler dans le cadre de mon baccalauréat.

DESPENTES, Virginie, King Kong Théorie, Paris, Grasset, 2006, 158 p. "Foutre en l’air la langue des petits hommes : Essai sur la langue française en tant que construction patriarcale"
DESPENTES, Virginie, King Kong Théorie, Paris, Grasset, 2006, 158 p.

J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n’échangerais ma place contre aucune autre parce qu’être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n’importe quelle autre affaire.

Je trouve ça formidable qu’il y ait aussi des femmes qui aiment séduire, qui sachent séduire, d’autres se faire épouser, des qui sentent le sexe et d’autres le gâteau du goûter des enfants qui sortent de l’école. Formidable qu’il y en ait de très douces, d’autres épanouies dans leur féminité, qu’il y en ait de jeunes, très belles, d’autres coquettes et rayonnantes. Franchement, je suis bien contente pour toutes celles à qui les choses telles qu’elles sont conviennent. C’est dit sans la moindre ironie. Il se trouve simplement que je ne fais pas partie de celles-là. Bien sûr que je n’écrirais pas ce que j’écris si j’étais belle, belle à changer l’attitude de tous les hommes que je croise.

C’est en tant que prolotte de la féminité que je parle, que j’ai parlé hier et que je recommence aujourd’hui (p. 9-10).

Si votre curiosité est piquée, voir mon article « Foutre en l’air la langue des petits hommes : Essai sur la langue française en tant que construction patriarcale », qui parle entre autres de la manière dont Despentes dépatriarcalise la langue dans King Kong Théorie.

Prophète a terminé avec un extrait de son roman Un ailleurs à soi sur le désir sexuel jamais contenté de son personnage. Pas le passage qui m’a le plus marqué, mais je garde son livre à l’œil malgré tout.

PROPHÈTE, Emmelie, Un ailleurs à soi, Montréal, Mémoire d’encrier, 2018, 126 p.
PROPHÈTE, Emmelie, Un ailleurs à soi, Montréal, Mémoire d’encrier, 2018, 126 p.

Tout un peuple se prépare à fuir, s’inventant un ailleurs à défaut d’un avenir. Partir est un mythe auquel personne n’échappe. Au Ayizan, chic restaurant de Pétion-Ville, se font et se défont les voyages. Lucie sert les clients le jour et vend son corps la nuit. Maritou fuit la haine de Jeannette et la pitié de Clémence ses demi-sœurs. Elle vomit son angoisse et sa solitude jusqu’à sa rencontre avec Lucie. Elles s’apprivoisent jusqu’à s’aimer. Un ailleurs à soi, miroir où se tissent illusions et vœux de départ.

Lucie était la nuit, elle était la lune. Elle était persuadée que personne ne la verrait quand elle aura finalement pris la fuite pour se diriger vers cet horizon qui l’appelait depuis tellement de temps. Elle dormirait dans la rue, elle mangerait n’importe quoi, mais elle serait libre, se disait-elle. Elle perdrait la pesanteur du corps, cet objet de désir insensé, toute cette féminité qui la forçait à des combats pour lesquels elle ne se sentait pas prête.

SLM2018: Lectures les agitatrices. Des auteur.e.s lisent les livres féministes qui les ont formé.e.s et libéré.e.s

Une séance de lecture très appréciée à ce Salon du livre, d’où je suis ressortie avec une longue liste de livres variés à considérer de plus près. Merci aux auteur(e)s David Bouchet, Laurance Ouellet Tremblay, Kevin Lambert, Olivia Tapiero, Diane Lamoureux, Naomi Fontaine et Emmelie Prophète pour avoir partagé avec nous « les livres féministes qui les ont formé.e.s et libéré.e.s ».


[1] BOUCHET, David, Soleil, Saguenay, La Peuplade, 2015, 318 p.

[2] FONTAINE, Naomi, Manikanetish, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 144 p.

[3] LAMBERT, Kevin, Querelle de Roberval, Montréal, Héliotrope, 2018, 288 p.

[4] HILL COLLINS, Patricia, La pensée féministe noire – Savoir, conscience et politique de l’empowerment, trad. Diane Lamoureux, Montréal, les éditions du remue-ménage, 2016, 480 p.

[5] OUELLET TREMBLAY, Laurance, Henri de ses décors, Saguenay, La Peuplade, 2018, 96 p.

[6] PROPHÈTE, Emmelie, Un ailleurs à soi, Montréal, Mémoire d’encrier, 2018, 126 p.

[7] TAPIERO, Olivia, Phototaxie, Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 130 p.


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