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L’édition 2.0 : d’éditeur à modérateur

Avant que le Web 2.0 ne vienne bouleverser le modèle de l’économie de marché et le fonctionnement des industries[1], l’éditeur est relativement en contrôle de la chaîne éditoriale, soit de la production, de la diffusion et de la validation des contenus. Dans son accession traditionnelle, le rôle de l’éditeur consiste à filtrer, encadrer et amplifier[2]. D’abord, il faut savoir que filtrer signifie ici choisir les livres méritant d’être publiés. Cela implique, entre autres, une validation préalable à la production et à la diffusion. En ce sens, c’est l’éditeur qui est garant de la qualité du contenu publié[3]. Ensuite, il faut comprendre par encadrer tout ce qui relève de la présentation matérielle de l’objet-livre ainsi que l’encadrement de sa distribution (Bhaskar, p. 78-81). Enfin, amplifier veut dire faire rayonner, c’est-à-dire assurer la visibilité de l’objet-livre-numérique ainsi que de l’objet-livre. Pour résumer, l’éditeur traditionnel joue un rôle « d’interface entre des capacités d’expression par le moyen du livre et les attentes des publics » (Rouet, p. 165).

Avec le Web 2.0, la production et la diffusion de contenus deviennent à la portée de tous les utilisateurs. En conséquence, le rôle de l’éditeur devient surtout d’amplifier la visibilité des contenus qu’ils publient. Amplifier, dans le cadre de l’édition 2.0, signifie éditorialiser. La fonction de l'éditeur, dans ce contexte, s'apparente à celle d'un modérateur sur un forum de discussion.

Amplifier, éditorialiser

Dans le contexte du Web 2.0, l’éditeur doit toujours filtrer, encadrer et amplifier, mais le focus de son activité change (Bhaskar, p. 79). Dans un modèle d’économie de marché, le simple fait de rendre disponible un contenu l’amplifie, dans le sens où il peut maintenant être lu. Ainsi, le cœur de la fonction éditoriale est la production. Avec le Web 2.0, la production et la diffusion de contenus deviennent à la portée de tous les utilisateurs. En conséquence, le rôle de l’éditeur devient surtout d’amplifier la visibilité des contenus qu’ils publient. En effet, il ne s’agit plus tant de produire pour rendre disponible que de sélectionner un contenu et de l’arranger de façon à le rendre notable parmi l’infinité des contenus disponibles.

Pour ce faire, l’éditeur doit inclure la communauté des lecteurs-utilisateurs dans sa démarche, c’est-à-dire les utilisateurs les plus susceptibles de produire des écritures sur l’objet‑livre‑numérique et d’ainsi le faire exister dans l’espace numérique. Amplifier, dans le cadre de l’édition 2.0, signifie donc éditorialiser. Pour que l’éditorialisation[4] soit considérée comme réussie, l’éditeur doit donc en perdre le contrôle[5]. Si l’éditeur participe assurément du processus d’éditorialisation, il n’en est pas le chef d’orchestre mais un simple participant. Il peut lancer le processus – par exemple, en postant une vidéo de présentation d’un roman – et le relancer – par exemple, en cliquant « J’aime » sur une review faite par un lecteur qui les a tagué, mais l’éditorialisation n’est véritablement efficace que si la chaîne éditoriale de l’objet-livre-numérique passe des mains de l’éditeur à celles de la communauté des lecteurs-utilisateurs. En effet, j’ai démontré le rôle clé de ce type de communauté dans l’économie de la contribution à travers une présentation de BookTube et de Goodreads dans mon article sur le rôle des communautés de lecteurs en ligne.

Organiser l’espace numérique

La fonction éditeur devient, en conformité avec les principes du Web 2.0, une affaire d’agrégation de contenus. Par agrégation, il ne faut cependant pas comprendre ici compilation des contenus afin d’en constituer un corpus, mais organisation de l’espace numérique. C’est là le rôle principal de l’éditeur 2.0 dans l’éditorialisation, non pas tant la production des contenus numériques que la structuration de son espace numérique afin de maximiser le processus d’éditorialisation et donc d’amplifier la visibilité de leurs objets-livres-numériques. Pour l’éditeur, cela veut dire structurer les différents objets qui composent son espace (e.g., les sites et réseaux sociaux de l’éditeur) ainsi que son espace en général (e.g., les relations qui unissent les différentes plateformes), le tout de manière optimale. Autrement dit, il doit structurer l’espace-éditeur de façon à réduire la distance informationnelle entre les écritures, soit « la probabilité qu’un internaute se trouve confronté à une certaine information[6] ».

Cela implique, d’une part, de choisir les plateformes les mieux adaptées à ses besoins. Par exemple, un CMS (Content Management System) comme WordPress, s’il est très facile d’utilisation et totalement gratuit, est beaucoup moins souple quant aux configurations possibles que, par exemple, Spip, pour lequel il faut cependant débourser[7]. Cela dit, si le but recherché est une structuration optimale de l’espace, on peut penser qu’il vaut la peine d’investir dans un CMS plus adaptable. D’autre part, il peut suffire, pour réduire la distance informationnelle, de bien organiser l’interface de ses plateformes. Entre autres, la navigation doit être simple et les liens vers les différentes plateformes bien indiquées. Il importe également de porter attention aux métadonnées, les données « sous la surface » qui décrivent/définissent le contenu que l’on visionne. Dans cette optique, le site d’éditeur prend une toute nouvelle importance. En effet, il devient le site autour duquel peut se développer la communauté (Vitali-Rosati, p. 101). C’est que le site d’éditeur, de la même manière que le site des revues numériques se présente comme le lieu de rencontre d’une communauté donnée[8] (Vitali-Rosati, p. 100), devient le point de convergence entre les différentes plateformes qui composent l’espace de l’éditeur.

D’éditeur à modérateur

L’expression « community management » a été utilisée pour décrire la nouvelle orientation de l’activité éditoriale (Sauret). Quoique j’agrée avec l’idée sous-entendue ici, soit que l’éditeur doit travailler avec sa communauté, le terme me semble ultimement inadéquat. D’abord, parce que le mot « management » met beaucoup trop d’emphase sur le contrôle alors que, pour que l’éditorialisation soit réussie, il doit justement y avoir perte de contrôle par l’éditeur. Ensuite, parce que la formule renvoie plutôt à l’idée d’une gestion des ressources humaines, sans tenir compte de l’aspect plus technique du travail d’éditeur. Pourtant, on ne peut pas tout simplement lui substituer le terme d’éditorialisateur, puisque l’éditorialisaton n’est pas une activité propre à l’éditeur. Un mot, cependant, qui peut convenir et qui englobe à la fois l’aspect communauté et le concept d’éditorialisation est celui de modérateur.

Le modérateur a pour rôle d’animer et de modérer, dans le sens de modérer les ardeurs des utilisateurs en cas de conflit, le forum de discussion dont il est responsable[9]. On peut faire plusieurs parallèles entre la tâche du modérateur et la fonction d’éditeur 2.0. Le modérateur, contrairement à un « gestionnaire de la communauté », ne cherche pas à contrôler sa communauté. En dehors des situations de conflit, il intervient très peu. Il peut par exemple proposer un sujet de discussion, il peut même y contribuer en tant que participant au même titre que tous les autres, mais la discussion elle‑même sera prise en charge par la communauté[10]. Cela n’est pas sans rappeler le rôle de l’éditeur en termes d’éditorialisation, où il peut lancer le processus (i.e., en suggérant un sujet de conversation) et le relancer (i.e., en participant à la conversation), mais où il n’a pas le contrôle (i.e., la conversation est menée par la communauté). De plus, la modération, dans le sens de l’action du modérateur, s’apparente également à celle d’éditorialisation en ce qui a trait à la production et à la structuration de l’espace. Pour reprendre notre exemple précédent, l’on peut dire que le modérateur, en créant un topic, produit à la fois un espace circonscrit où une discussion donnée peut avoir lieu et modifie la structure de l’espace en général en y ajoutant une nouvelle composante. Ainsi, il est de mon avis que, dans le contexte du Web 2.0, la fonction de l’éditeur tend à se réorienter vers une activité modératrice, laquelle implique l’inclusion de la communauté des lecteurs et un contrôle minimal exercé par l’éditeur, une participation active au processus d’éditorialisation et une importance accrue de la structuration de l’espace numérique associé à l’éditeur.


[1] François Rouet, Le livre, mutations d’une industrie culturelle, Paris, La documentation française, 2007, p. 389. Désormais, les références à ce texte seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Rouet ».

[2] Traduction personnelle de la nomenclature employée par Michael Bhaskar dans « Filtering, Framing, Amplifying: The Core of Publishing Now and Then », TXT Boom Uitgevers, vol. 1, no 1, 2014, p. 78‑81. Désormais, les références à ce texte seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Bhaskar ».

[3] Milad Doueihi, « Le livre à l’heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance », dans Marin Dacos (dir.), Le livre inscriptible, coll. « Read/Write Book », Marseille, OpenEdition Press, 2010, p. 3.

[4] Je m’attarde plus en profondeur au concept d’éditorialisation dans mon article sur l’espace numérique, mais pour rappel en voici la définition : « l’ensemble des dynamiques – soit les interactions des actions individuelles et collectives avec un environnement numérique particulier – qui produisent et structurent l’espace numérique » (Marcello Vitali-Rosati, « Qu’est-ce que l’éditorialisation ? », Sens Public, 2016, p. 8 (PDF) <http://www.sens-public.org/article1184.html> [page consultée le 03 novembre 2018]).

[5] Marcello Vitali-Rosati et Servanne Monjour, « Littérature et production de l’espace à l’ère numérique. L’éditorialisation de la Transcanadienne. Du spatial turn à Google maps », @nalyses, vol. 12, no 3, 2017, p. 216.

[6] Bernhard Rieder, « Pratiques informationnelles et analyse des traces numériques : de la représentation à l’intervention », Études de communication, no 35, 2010, p. 94.

[7] Marcello Vitali-Rosati, « Les revues littéraires en ligne : entre éditorialisation et réseaux d’intelligences », Études françaises, vol. 50, no 3, 2014, p. 94‑95. Désormais, les références à ce texte seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Vitali-Rosati ».

[8] Nicolas Sauret, « Fabrique de la revue en ligne Sens Public : concevoir la revue scientifique comme espace public », ACFAS 2017, 2017. Désormais, les références à ce texte seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Sauret ».

[9] « Modérateur (internet) », Wikipédia, <https://fr.wikipedia.org/wiki/Mod%C3%A9rateur_(internet)> (page consultée le 2 décembre 2018).

[10] Pour un exemple, voir la discussion sur « Anno Dracula » sur le forum de Bragelonne, lancé par le modérateur stupidboy, puis prise en charge par la communauté des lecteurs-utilisateurs de la plateforme (« Anno Dracula », Section « Bragelonne », Sous-section « Ouvrages », Forum de Bragelonne, <http://www.bragelonne.fr/forum/viewtopic.php?f=29&t=6089>, page consultée le 3 décembre 2018).


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