Analyse de texte, Auteure femme, Émile ou De L'Éducation, Bloody Mary, Classiques, Comtesse de Ségur, Eugène Ionesco, Féminisme, Femmeuary 2019, France Théoret, Jean-Jacques Rousseau, La leçon, Langue, Les petites filles modèles, Poésie, TYPO Éditeur

Penser l’éducation des filles du 18ème siècle à aujourd’hui : Du modèle rousseauiste dans Les petites filles modèles de la Comtesse de Ségur à la déséducation dans Bloody Mary de France Théoret

Penser l’éducation des filles du 18ème siècle à aujourd’hui : Du modèle rousseauiste dans Les petites filles modèles de la Comtesse de Ségur à la déséducation dans Bloody Mary de France ThéoretL’éducation des filles a toujours été perçue comme une chose diamétralement différente de l’éducation des garçons. Pendant longtemps, on considère que les femmes sont de par leur nature même inférieure à l’homme. Par exemple, au 18ème siècle, on estime que les études sont dangereuses pour les femmes, car leur cerveau n’est pas fait pour cela[1]. À la fin du 19ème siècle, les femmes accèdent aux écoles grâce à la loi Camille Sée passée en 1880[2], mais leur programme d’études est orienté vers l’art de plaire aux hommes en concordance avec la position rousseauiste dominant les 18ème et 19ème siècles (« Filles et garçons en éducation », p. 84). Il faut attendre le 20ème siècle et la Première guerre mondiale pour que les femmes obtiennent une certaine reconnaissance de leurs aptitudes par l’accession au monde du travail[3]. Cependant, ce n’est que dans la deuxième moitié du 20ème siècle avec le Mouvement de libération de la femme (MLF) et sa quête de l’égalité des sexes qu’on s’applique réellement à déconstruire l’idéal féminin rousseauiste[4]. Cette réflexion nous a amené à nous poser la question suivante : comment la littérature, du 18ème siècle à nos jours, peut nous permettre de critiquer et de penser l’éducation des filles? Afin de répondre à cette question, nous nous sommes d’abord intéressé au modèle féminin prédominant aux 18ème et 19ème siècles, soit le modèle rousseauiste de la femme au foyer décrit dans L’Émile ou De l’Éducation[5] de Jean-Jacques Rousseau et exemplifié dans Les petite filles modèles[6] de la Comtesse de Ségur. Ensuite, nous nous sommes attardé à la dislocation de ce modèle au cours de la vague féministe des années 1960-1970, notamment à travers le recueil de poésie féministe Bloody Mary[7] de France Théoret.


Le modèle féminin rousseauiste

La parfaite femme au foyer

Aux 18ème et 19ème siècles, l’éducation des filles est perçue comme l’éducation d’un modèle précis, soit celui présenté par Jean-Jacques Rousseau dans l’Émile ou De l’Éducation paru en 1762. Plus précisément, Rousseau déclare que « la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme[8] ». Il ajoute aussi :

toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce: voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu’on doit leur apprendre dès leur enfance (Émile V, p. 12).

L’idéal féminin est donc celui de la femme au foyer, dévouée à son mari et aux enfants de ce dernier. D’ailleurs, on remarquera dans cet extrait le rapprochement entre les rôles d’épouse et de mère, la femme se devant de « les [les hommes] élever jeunes, les soigner grands » (Émile V, p. 12). Par cette antithèse où l’on rapproche les « jeunes » aux « grands », on signifie que le devoir de la femme est de s’occuper de l’homme, et ce, peu importe son âge.

L’éducation de la future mère

ROUSSEAU, Jean-Jacques, Émile ou De l'Éducation (Livres I à V), 1762. Penser l’éducation des filles du 18ème siècle à aujourd’hui : Du modèle rousseauiste dans Les petites filles modèles de la Comtesse de Ségur à la déséducation dans Bloody Mary de France Théoret
Première édition de l’Émile imprimée à Paris chez Nicolas Bonaventure Duchesne, sous faux nom et lieu de Jean Néaulme à Amsterdam

En concordance avec ce modèle, l’éducation des filles correspond, dans un premier temps, à l’éducation des futures mères. Dans le livre premier de l’Émile[9] intitulé « L’âge de nature : le nourrisson (infans) », Rousseau s’adresse explicitement aux mères en vue de les éduquer à être parfaite dans leur rôle. D’ailleurs, il l’indique textuellement au début du livre : « C’est à toi que je m’adresse, tendre et prévoyante mère » (Émile I, II, III, p. 9). On remarquera qu’en disant cela, Rousseau sous-entend que toute femme ne correspondant pas à l’idée que lui-même se fait d’une mère est nécessairement une mauvaise mère. C’est justement ce qu’il pense des mères qui confient l’allaitement de leurs enfants à une nourrice, laquelle, par ailleurs, est qualifiée de « femme mercenaire » (Émile I, II, III, p. 15). Selon lui, l’allaitement est le « premier devoir » (Émile I, II, III, p. 15) d’une mère. Il va même jusqu’à affirmer que « Tout [les problèmes familiaux et la crise démographique] vient successivement de cette première dépravation » (Émile I, II, III, p. 16). Le choix d’un terme fort comme « dépravation », qui signifie « comportement, conduite immoraux[10] », est révélateur de l’opinion de Rousseau. Sa position est d’autant plus renforcée par le fait qu’il considère que cette « dépravation » est responsable de tous les autres problèmes de la société, tel qu’il l’explicite dans le paragraphe suivant :

Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d’elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs; l’État va se repeupler: ce premier point, ce point seul va tout réunir. L’attrait de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants, qu’on croit importun, devient agréable; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l’un à l’autre; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulterait bientôt une réforme générale, bientôt la nature aurait repris tous ses droits. Qu’une fois les femmes redeviennent mères, bientôt les hommes redeviendront pères et maris (Émile I, II, III, p. 17).

Ici, on retiendra d’abord que le fait de ne pas allaiter est qualifié d’« abus », le tout dans la continuité de l’idée d’une dépravation. Ensuite, on notera que la santé démographique de l’État, le bonheur conjugal et la vie familiale, tous mis sur un pied d’égalité, sont posés comme l’entière responsabilité de la femme. Il termine même en disant « Qu’une fois les femmes redeviennent mères, bientôt les hommes redeviendront pères et maris » (Émile I, II, III, p. 17). Ainsi, un homme ne peut être père et mari que si la femme assume d’abord son rôle de mère. On sous-entend donc qu’il est de la responsabilité de la femme, et seulement de la femme, de s’occuper du foyer familial. Cette idée est spécialement renforcée par le fait que « Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme » (Émile I, II, III, p. 17). Dans cette optique, on assume que les tâches domestiques sont l’occupation de la femme-mère.

Comtesse de Ségur, Les petites filles modèles, 1858. Penser l’éducation des filles du 18ème siècle à aujourd’hui : Du modèle rousseauiste dans Les petites filles modèles de la Comtesse de Ségur à la déséducation dans Bloody Mary de France Théoret
Estampe de Bertall illustrant le Chapitre XI : Jeannette la voleuse dans Les petites filles modèles de la Comtesse de Ségur

L’idée que l’éducation des filles consiste en la formation de futures mères reste dominante au 19ème siècle, tel que démontré dans Les petites filles modèles de la Comtesse de Ségur, publié pour la première fois en 1857. Camille et Madeleine, les petites filles modèles par excellence, sont le parfait exemple de cette idée. En imitant leur propre mère, elles deviennent elles-mêmes des petites mères. Marguerite les appelle d’ailleurs ses « petites mamans » (PFM, p. 19). Quant aux autres filles, on peut dire que Marguerite est moins une mère que Camille et Madeleine, mais l’est davantage que Sophie. Toutefois, Marguerite comme Sophie deviennent de plus en plus « mère » au fil du récit en suivant l’exemple de Camille et Madeleine. D’ailleurs, Les petites filles modèles insiste sur le fait que l’apprentissage du devoir maternel se fait par l’imitation du modèle, tel que l’illustre le passage suivant :

MADAME DE FLEURVILLE: Sophie est vive, mal élevée, elle n’a pas l’habitude de pratiquer la charité, mais elle a bon cœur, et elle aurait compris la leçon que vous [Camille, Madeleine et Marguerite] lui auriez toutes donnée par votre exemple; elle en serait devenue meilleure, tandis qu’à présent elle est furieuse et elle offense le bon Dieu (PFM, p. 195).

Ici, on met l’accent sur le fait qu’il est important pour Camille, Madeleine et Marguerite de bien se comporter, car c’est ainsi qu’elles peuvent montrer l’exemple à Sophie, la petite fille qui, rappelons-le, est la « moins mère » des quatre enfants et qui a donc « le plus besoin d’apprendre ». C’est donc ainsi que, selon la Comtesse de Ségur, l’on apprend à devenir mère : en imitant notre mère qui a appris en imitant sa propre mère et ainsi de suite.

L’éducation de la future épouse

Toutefois, l’éducation d’une fille ne se limite pas à l’apprentissage du devoir maternel, c’est aussi celui du devoir conjugal. Ainsi, « elle [la femme] doit apprendre de bonne heure à souffrir même l’injustice et à supporter les torts d’un mari sans se plaindre » (Émile V, p. 16). Par l’utilisation de termes et d’expressions comme « souffrir même l’injustice », « supporter les torts » et « sans se plaindre », l’auteur de l’Émile assimile l’éducation du devoir conjugal à l’apprentissage de la souffrance. D’ailleurs, il utilise le mot « apprendre » en directe association avec les mots « souffrir » et « supporter ». Cet apprentissage de la souffrance est nécessaire selon Rousseau, car les femmes ont besoin de l’homme pour survivre.

elles [les femmes] dépendent de nos [nous, les hommes] sentiments, du prix que nous mettons à leur mérite, du cas que nous faisons de leurs charmes et de leurs vertus. Par la loi même de la nature, les femmes […] sont à la merci des jugements des hommes (Émile V, p. 11).

IONESCO, Eugène, La leçon, Paris, Gallimard, coll. « Folio Théâtre », 1994 [1951], 144 p.
IONESCO, Eugène, La leçon, Paris, Gallimard, coll. « Folio Théâtre », 1994 [1951], 144 p.

Dans un premier temps, on notera que la valeur de la femme, ou plutôt son « prix » comme le dit Rousseau, est déterminée ici par le sexe masculin, qui est seul juge de son « mérite », de ses « charmes » et de ses « vertus ». Cependant, c’est la dernière phrase de l’extrait qui retiendra notre attention, puisqu’elle implique que la femme est naturellement, de par son caractère féminin, « à la merci » de l’homme. L’expression « à la merci de quelqu’un, de quelque chose » signifie « sous la dépendance de quelqu’un; soumis à l’action de quelque chose » (Larousse, p. 726) et indique donc ici un état féminin de soumission. Ainsi, l’éducation des filles, des futures bonnes épouses, c’est non seulement l’apprentissage de la souffrance, mais aussi celui de la soumission. À ce sujet, on soulignera au passage que cette opposition entre féminin dominé et masculin dominant préexiste au siècle des Lumières et subsiste encore aujourd’hui. D’ailleurs, Eugène Ionesco met en scène cette dynamique dans sa pièce La leçon[11] [review] où l’élève – une fille – est en position de soumission, et le professeur – un homme – en position d’autorité. Ainsi, le texte de Ionesco, paru au milieu du 20ème siècle, s’inscrit dans le prolongement du modèle rousseauiste, bien qu’à cette époque la société ait fait des progrès concernant le statut de la femme, celle-ci ayant, entre autres, obtenu le droit de vote au lendemain de la Première guerre mondiale[12].


La dislocation du modèle rousseauiste

Se réapproprier l’injure

THÉORET, France, Bloody Mary, Montréal, TYPO, coll. « Poésie », 2011 [1991], 288 p.
THÉORET, France, Bloody Mary, Montréal, TYPO, coll. « Poésie », 2011 [1991], 288 p.

Ce n’est qu’un peu plus tard, avec la deuxième vague féministe des années 60-70, que le modèle féminin rousseauiste commence réellement à se déliter. Par exemple, c’est à cette époque qu’a lieu la journée de dénonciation des crimes contre la femme à la Mutualité (1972), que la Ligue des droits de la femme est créée (1974), que les femmes obtiennent le libre accès aux moyens de contraception (1974) et que l’avortement est légalisé (1975)[13]. Ces évènements s’opposent à l’idéal féminin de Rousseau, puisqu’ils visent l’égalité des sexes et la maîtrise de leur propre corps par les femmes. Les recueils Bloody Mary et Nécessairement putain [review] de France Théoret, parus respectivement en 1979 et en 1980, s’inscrivent dans la lignée de ces changements et sont ouvertement féministes. Pour France Théoret, la destruction de l’ancien modèle à dessein d’en créer un nouveau commence par « l’habitation » de ce qui pose problème, qui consiste à se réapproprier l’injure qui nous ait faite. C’est ce qu’elle fait dans son recueil Nécessairement putain, qui se joue du préjugé social qui veut qu’une femme aimant le sexe soit nécessairement une pute. Le titre du recueil est particulièrement révélateur de la volonté de l’auteure de revendiquer le droit de la femme à être sexuelle. Ainsi, tout le recueil repose, entre autres, sur un champ lexical relatif au sexe et à la femme. Par exemple :

Il montre des photos de sa femme nue le suçant. Consentante. Jouis-tu quand tu me suces? J’adore crie la fille de vingt ans mangeant tout. Elle adore être le second violon comme elle dit. Elle crie à chaque mouvement de va-et-vient dans le vagin. On ne peut pas fauter ça répond-il (BM, p. 102).

Ici, on dépeint une femme qui aime le sexe, idée renforcée par un vocabulaire très sexuel : « nue », « suçant », « consentante », « jouis », « suces », « mangeant », « va-et-vient », « vagin ». De même, l’auteure fait passer un message à travers la voix de l’homme : « on ne peut pas fauter ça », où le « ça » est le fait qu’elle aime « être le second violon » ou plus précisément, le fait qu’elle aime donner des fellations. Cette sexualisation de la femme se retrouve aussi dans Bloody Mary qui, par son titre, s’oppose à la Vierge Marie. Dans ce recueil, la femme est « L’engorgée la possédée l’enfirouâpée la plâtrée la trou d’cul l’odalisque la livrée la viarge succube fend la verge fend la langue serre les dents » (BM, p. 26). On malmène donc l’image de pureté de la vierge, d’abord en familiarisant le mot vierge en « viarge », puis en faisant de cette vierge un démon sexuel, soit un succube. Cette idée d’une démonisation et d’une sexualisation de la Vierge Marie est renforcée par des expressions comme « la possédée » ou « fend la verge ».

Cependant, la Vierge Marie n’est pas la seule femme à qui fait référence le titre de Bloody Mary. En s’attardant au titre, on réalise que le sang de « Bloody », par sa référence à Marie la Sanglante, une reine d’Angleterre ayant brûlé vif plus de 280 protestants[14], est le sang que l’on fait couler, parce que les femmes peuvent aussi être cruelles. Ici, France Théoret revendique donc le droit de la femme à être impitoyable, par opposition à la soumission et à la passivité prescrite par l’idéal féminin de Rousseau. Ainsi, le sang de Bloody Mary, c’est le sang de la cruauté plutôt que de la perfection. Toutefois, ce n’est pas le seul sang auquel renvoie le titre. Le sang de Bloody Mary, c’est aussi le sang « souillé », évoqué par Théoret dans le cadre de sa réappropriation du corps féminin impur. En effet, le sang, et les fluides corporels en général (matière fécale, urine, sperme, sang, etc.), tient une place prépondérante dans le recueil. Les fluides corporels, ce sont des choses dont la société a longtemps refusé de parler relativement aux femmes. Notamment, le sang proprement féminin : « J’ai hurlé dans le noir des parois de mon ventre quand j’ai demandé après toi. L’enfermée le sang la tache » (BM, p. 24). On comprendra ici que le sang et la tache enfermés est le sang des menstruations, symbole du corps féminin, refoulé par la société. D’ailleurs, les hommes, encore aujourd’hui, sont gênés par la mention des menstruations. De même, les femmes portées sur le sexe sont encore jugées sévèrement et les femmes ayant une forte personnalité sont dépréciées. Cela suggère que le fait d’habiter l’injure n’est pas suffisant à la dissolution du modèle rousseauiste de la femme.

Déconstruire la langue des hommes

En effet, selon France Théoret, il faut non seulement habiter l’injure, mais aussi déconstruire le langage. En effet, l’auteure a, entre autres, étudié en sémiologie, soit la « science générale des signes et des lois qui les régissent au sein de la vie sociale » (Larousse, p. 1060). Conformément à cette approche, Théoret voit le langage comme une construction sociale qui influence notre façon de penser et de parler. Ainsi, le langage, sous l’influence de la société patriarcale, contribue à la stigmatisation des femmes. Par exemple, on n’a qu’à penser au fait que, par convention, le masculin l’emporte toujours sur le féminin dans le langage. Dans le même ordre d’idées, on peut se référer à l’indignation qu’a soulevée en janvier 2016 la découverte de la nature sexiste, soulignée par l’anthropologiste Michael Oman-Reagan de la Memorial University of Newfoundland, de nombreuses définitions de l’Oxford Dictionary of English[15]. En conséquence, l’éducation des filles du 20ème siècle doit passer par leur déséducation.

Bloody Mary

THÉORET, France, Bloody Mary; suivi de Vertiges; Nécessairement putain; Intérieurs, Montréal, Éditions de l’Hexagone, 1992.

 

C’est ce que se propose de faire France Théoret avec Bloody Mary en leur apprenant à déparler par un exercice de déconstruction de la langue. Avec sa poésie, Théoret défamiliarise le langage de plusieurs manières. D’abord, on remarquera l’emploi fréquent de l’anglais, qui vient ici « contaminer » la langue française. D’ailleurs, le titre lui-même est en anglais. Il s’agit d’une prise de position langagière très forte pour un texte québécois, notamment lorsqu’on considère que le recueil a été publié à l’époque de la loi 101 sur la protection de la langue française. À noter, l’anglais n’est pas la seule langue utilisée par l’auteure comme agent contaminant. Quand elle écrit « Marcher in speculum specula » (BM, p. 24), elle subvertie le latin, une langue sacrée associée au prestige et à la religion, en l’incorporant à un texte « impur » et « sale ». Toutefois, Théoret ne déconstruit pas le langage que par l’usage d’autres langues, elle s’attaque aussi à la mise en forme du texte. Ainsi, elle peut laisser de grands espaces blancs entre deux morceaux de texte sur la même page (BM, p. 31), augmenter la taille des caractères d’un passage donné (BM, p. 26) ou supprimer la ponctuation (BM, p. 39). Elle peut aussi inventer des mots nouveaux comme « L’encensfantsilonlaire. L’enfantfansilaire. Les ciloncilidaires » (BM, p. 25), créés par la fusion de mots existants et jouant sur l’oralité de la langue. C’est d’ailleurs par l’oralité que ces néologismes trouvent leur sens plutôt que par une addition sémantique. Par rapport à l’oralité, on soulignera que l’anglais, dont nous avons déjà mentionné l’emploi par l’auteure, est une langue plutôt orale, ce qui sert d’autant plus l’œuvre de déconstruction de l’auteure. Enfin, un autre moyen utilisé par Théoret pour défamiliariser le langage, qui peut lui aussi être relié à l’oralité, est l’usage de différents registres de langue. En effet, elle utilise souvent des mots très populaires au côté de termes plus raffinés. C’est ce qu’elle fait par exemple lorsqu’elle réunit les mots « viarge succube » (BM, p. 26). Elle emploie la forme oralisée du mot « vierge » et l’associe à un terme d’un registre plus élevé, créant ainsi une image d’autant plus forte dans l’esprit du lecteur. Tout cela pour déconstruire la langue, déconstruire le social, parce que les filles doivent s’affranchir de ce que le langage dit qu’elles sont. Quand on lit « Des passes je me fais la passe, je suis ma propre maison de passe » (BM, p. 26), il faut comprendre qu’il faut faire la passe sur ce qui nous est imposé par le langage et être notre « propre maison de passe », c’est-à-dire avoir nos idées propres, parler notre propre langage et non celui de la société.


Un travail de déséducation à poursuivre

Nous avons donc montré comment Les petites filles modèles, Bloody Mary et Nécessairement putain nous ont permis de critiquer et de penser l’éducation des filles. Plus précisément, nous nous sommes attardé, dans un premier temps, à l’idéal féminin rousseauiste. Cette femme idéale des 18ème et 19ème siècles, c’est la femme au foyer qui n’existe que pour plaire à l’homme. C’est la bonne mère, dont le premier devoir, selon Rousseau, est l’allaitement et dont l’apprentissage, selon la Comtesse de Ségur, se fait par imitation des modèles maternelles précédents. Cette femme au foyer, c’est aussi la bonne épouse qui doit apprendre à souffrir et à se soumettre à l’homme. Nous nous sommes ensuite intéressé à la tentative de dissolution du modèle féminin défini par Rousseau dans le cadre de la deuxième vague féministe du 20ème siècle. Pour ce faire, nous avons étudié les recueils Bloody Mary et Nécessairement putain de France Théoret. À l’aide de ces textes, nous avons démontré que la destruction de l’ancien idéal féminin se fait, selon l’auteure, en habitant l’injure et en déconstruisant le langage. On notera toutefois que, malgré la publication de nombreux textes féministes comme ceux de France Théoret dans la deuxième moitié du 20ème siècle, des bribes du modèle rousseauiste subsistent encore de nos jours. En effet, au 21ème siècle, on propose encore aux petites filles des jouets associés au rôle traditionnel de femme au foyer (« Filles et garçons en éducation », p. 93). Dans la littérature jeunesse, les parents sont généralement présentés selon le modèle traditionnel où « Les pères bricolent, lisent le journal, ont des lunettes, les mères s’occupent des tâches ménagères » (« Filles et garçons en éducation », p. 94). Ainsi, bien que l’éducation des filles ait évoluée, on peut dire qu’il y a non seulement encore place à l’amélioration, mais qu’il faut également prendre garde à ne pas régresser.


[1] Céline Petrovic, « Filles et garçons en éducation: les recherches récentes », Carrefours de l’éducation 1, no 17, 2004, p. 84. Désormais, les références à cet article seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Filles et garçons en éducation » et le numéro de page pertinent.

[2] Antoine Prost, « Inférieur ou novateur? L’enseignement secondaire des jeunes filles (1880‑1887) », Histoire de l’éducation 115-116, 2007, p. 150.

[3] Encyclopédie Larousse en ligne, « Première Guerre mondiale », page consultée le 12 février 2019, <http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Première_Guerre_mondiale/122569>.

[4] Encyclopédie Larousse en ligne, « MLF sigle de Mouvement de libération des femmes », page consultée le 12 février 2019, <http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/MLF/119248>.

[5] Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’Éducation, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales, 2002 [1762].

[6] Comtesse de Ségur, Les petites filles modèles, La Bibliothèque électronique du Québec, [1858], <https://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Segur/Segur-02-xpdf.pdf>. Désormais, les références à ce livre seront indiquées entre parenthèses avec la mention « PFM » et le numéro de page pertinent.

[7] France Théoret, Bloody Mary ; suivi de Vertiges ; Nécessairement putain ; Intérieurs, Montréal, Éditions de l’Hexagone, coll. « Typo Poésie », 1991, 193 p. [review] Désormais, les références à ce livre seront indiquées entre parenthèses avec la mention « BM » et le numéro de page pertinent.

[8] Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’Éducation. Livre V, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales, 2002 [1762], p. 6.

[9] Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’Éducation. Livres I, II et III, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales, 2002 [1762]. Désormais, les références aux différents livres de l’Émile ou de l’Éducation seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Émile » accompagnée du numéro du tome pertinent et le numéro de la page citée.

[10] Isabelle Jeuge-Maynart (dir.), Le petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 2016, p. 366. Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Larousse » et le numéro de page pertinent.

[11] Eugène Ionesco, La leçon, Paris, Gallimard, 1994, 144 p. Le texte est disponible en ligne gratuitement par ici. Qui plus est, pour ceux qui seraient intéressés à en savoir davantage sur cette pièce de théâtre, j’en parle dans mon analyse de texte intitulée « Le danger de l’éducation scolaire dans la pièce de théâtre La leçon d’Eugène Ionesco ».

[12] Encyclopédie Larousse en ligne, « femme », page consultée le 12 février 2019,<http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/femme/51570>.

[13] Encyclopédie Larousse en ligne, « femme », page consultée le 12 février 2019, <http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/femme/51570>.

[14] WIKIPÉDIA, « Marie Ire (reine d’Angleterre) », page consultée le 12 avril 2019, <https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Ire_(reine_d%27Angleterre)>.

[15] Adam Boult, « Feminists attack Oxford Dictionary of English for ‘reinforcing sexist stereotypes’ », The Telegraph, page consultée le 12 février 2019, <http://www.telegraph.co.uk/news/uknews/12117574/Feminists-attack-Oxford-Dictionary-of-English-for-reinforcing-sexist-stereotypes.html>.


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