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Avis lecture: L’amèr, ou le chapitre effrité, Nicole Brossard

BROSSARD, Nicole, L’amèr, ou le chapitre effrité, Montréal, TYPO Éditeur, 2013, 120 p. Avis lecture sur lilitherature.com.
BROSSARD, Nicole, L’amèr, ou le chapitre effrité, Montréal, TYPO Éditeur, 2013, 120 p.

Titre: L’amèr, ou le chapitre effrité

Auteure: Brossard, Nicole

Genre: Poésie

Rating: 3 étoiles ; 6.5/10

Langue originale: Français

Édition: TYPO Éditeur, 2013

Description: « Si L’amèr a connu autant de succès, c’est que pour les femmes ce texte s’avérait nécessaire : il correspondait à un fondamental besoin de voir, imprimée noir sur blanc, une réflexion politique sur la maternité dans le système patriarcal où la femme, comme mère, se retrouve flouée, ne pouvant devenir sujet dans le champ symbolique. » Extrait de la préface de Louise Dupré

Une œuvre de théorie-fiction

L’amèr, ou le chapitre effrité n’est pas un recueil de poésie conventionnel, dans le sens où il s’agit d’une œuvre de « théorie-fiction » féministe à la prose poétique.

Théorie/fiction, puisque le je s’arrête sur ce qui relie au nous. Le précepte le privé est politique prend alors tout son sens : le singulier appelle le pluriel, la petite histoire individuelle rejoignant la condition de toutes les mères (Préface – Du propre au figuré).

La théorie

Théorie, car on peut définitivement identifier des fondements théoriques à la réflexion de Nicole Brossard. Il y a en effet une claire volonté d’instruire, laquelle est distinctement statuée dans le fragment final de l’ouvrage :

Analyse : pour que les lèvres se représentent à moi comme une motivation à suivre les bouches pleines d’affinités. En cela, je travaille à ce que se perde la convulsive habitude d’initier les filles au mâle comme une pratique courante de lobotomie. Je veux en effet voir s’organiser la forme des femmes dans la trajectoire de l’espèce.

La fiction

Fiction, car le livre n’est assurément pas un texte purement théorique, il y a aussi une histoire, celle de l’expérience personnelle de l’auteure québécoise, celle d’un je qui se mêle au texte. « La fiction rétorque » (à la théorie) et Brossard rétorque:

Il faut que je formule avec soin la petite expérience de froncer les sourcils pendant la secousse que j’éveille en moi la région collective…

Ici, l’expérience personnelle est donc mise en contraste avec l’expérience collective.

La théorie-fiction

Ainsi, la théorie n’est pas présentée d’une manière forcée ou sur un ton académique ; le tout est incorporé naturellement au texte. Théorie et fiction se combinent pour créer une œuvre homogène de théorie-fiction, pas de théorie ou de fiction ou de théorie et fiction.

De ce fait, le lecteur n’a pas à connaître la théorie à la base du texte pour en apprécier la teneur. Par exemple, Brossard invoque souvent les concepts de Freud et de la psychanalyse.

Le drap ensanglanté ou la folle devant le couple époux-psychiatre en train de mettre les scellés sur elle.

Quand elle écrit la phrase ci-dessus, l’auteure évoque 1) la folie que l’on prête aux femmes dans leur menstruation (le « drap ensanglanté »), croyance notamment perpétuée par les hommes et les époux ; 2) l’hystérie, soit la maladie inventée de toutes pièces pour expliquer la « folie inhérente à la nature féminine ».

Hystérie, cela n’aura presque jamais cessé de nommer le féminin comme culpabilité[1].

Cela dit, un lecteur qui ne serait pas familier avec la psychanalyse ou l’histoire de l’hystérie peut néanmoins comprendre la critique dans cette phrase.

La théorie est fiction

Mais aussi un texte de théorie-fiction, car la théorie est fiction. Parce la théorie sur les femmes est une fiction inventée par les hommes pour justifier leur pouvoir, ce que souligne à plusieurs reprises l’auteure québécoise, notamment dans la partie « L’état de la différence » :

Sa différence s’est transformée en pouvoir systématique. Il s’assure dès lors du contrôle des différences.

Pour récupérer (urgence le névrosé) un peu de sa dépense, de son regard, il forcera l’évidence par la voix idéologique, tentant de produire à partir des différences une unanimité factice.

L’amèr

« L’amèr », c’est-à-dire la mer, souvent employée comme motif poétique, mais surtout la mère, qui ne peut qu’être amère quand elle constate (ou pas) la façon dont la maternité et sa capacité de reproduction est utilisée contre elle pour la contrôler.

Fiction de nous les mères, comme de grandes autruches sortant nos petits biscuits secs et kleenex pour que les enfants cessent de s’enfouir dans le sable nous fuyant.

C’est ici le clan des mères patriarcales. Vouées aux hommes. Élevant leurs petits. Qui n’ont rien à dire. À échanger un silence domestique. Encloses.

On répète sans cesse aux femmes qu’elles ne peuvent espérer s’accomplir pleinement sans avoir d’enfant. Si une femme affirme ne pas vouloir d’enfants, on ne la prend pas au sérieux et on lui répond qu’elle changera bientôt d’avis. Dans les médias, on réprimande la femme de carrière pour s’être détournée de l’amour et de la famille, c’est-à-dire de son potentiel époux et ses hypothétiques enfants[2].

De toutes les femmes, la mère (et idéalement, dans toute société patriarcale, toutes les femmes) est celle qui ne touche aucun profit de fait.

La maternité, telle qu’elle apparaît dans notre société patriarcale, est ce qui cantonne la femme aux rôles traditionnels associés.

La légalité pour une femme serait de n’être pas née d’un ventre de femme. C’est ce qui les perd toutes deux. Le ventre de l’espèce. Qui de génération en génération se reproduit. Vache et bâtarde. Toutes aussi illégitimes.

C’est pourquoi l’auteure affirme qu’il faut tuer la mère, le « ventre de l’espèce » (humaine).

On ne tue pas la mère biologique sans que n’éclatent tout à la fois la fiction, l’idéologie, le propos.

La mère morte allongée comme un nuage théorique au-dessus des yeux fous de la mère d’Einstein. La mère recouvrant la mer comme une parfaite synthèse. Néoréalisme.

C’est ce que fait Nicole Brossard avec ce livre :

C’est alors que, par la force du processus, j’entre à mon tour dans l’idéologie. Il m’est symbole, puisque maintenant j’écris, je puis le manipuler.

Dans une écriture poétique mais néanmoins accessible qui utilise habilement l’italique et joue avec les conventions du langage et de la mise en page sans pousser l’expérimentation au point où plusieurs lectrices ou lecteurs pourraient en être rebutés, l’écrivaine délivre un texte aux fondements théoriques solides et à la fiction ô combien d’actualité. L’amèr, ou le chapitre effrité est une œuvre au message important : il faut tuer la mère patriarcale pour libérer la femme.

J’ai tué le ventre et je l’écris.


[1] Georges Didi-Huberman, Invention de l’hystérie : Charcot et l’iconographie de la Salpêtrière, Paris, Macula, 1982, p. 71.

[2] À ce sujet, voir par exemple le film Jurassic World (2015) avec Bryce Dallas Howard dans le rôle de Claire, une femme de carrière accomplie que le film rabroue sans arrêt pour ne pas être assez « familiale ».


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