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Le « jeune littéraire » dans Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke et Conseils aux jeunes littérateurs de Charles Baudelaire

Au 19ème siècle, on assiste au sacre de l’écrivain. En effet, les romantiques sont la première génération d’écrivains à pouvoir vivre de leur plume. En conséquence, les écrivains deviennent des ouvriers des lettres, produisant une grande quantité de textes. On parle alors de littérature de marché. Les modernes du 20ème siècle s’opposent à cette littérature commerciale. Selon eux, un auteur ne doit pas rechercher le profit. Constatant ces visions contradictoires de la littérature, nous avons pensé qu’il pourrait être pertinent de voir comment les jeunes littéraires, soit la relève littéraire, sont pensés à ces deux époques en comparant les textes Lettres à un jeune poète[1] de Rainer Maria Rilke, un auteur moderne, et Conseils aux jeunes littérateurs[2] de Charles Baudelaire, un auteur romantique. Pour ce faire, nous nous sommes d’abord attardé au rapport entretenu par les auteurs avec le jeune littéraire, puis nous nous sommes intéressé à leur conception de l’écriture.

La relation aux jeunes littéraires

Rilke entretient un rapport filial

RILKE, Rainer Maria, Lettres à un jeune poète, Bibliothèque électronique du Québec, coll. « Classiques du 20e siècle », 1929, 97 p.
RILKE, Rainer Maria, Lettres à un jeune poète, Bibliothèque électronique du Québec, coll. « Classiques du 20e siècle », 1929, 97 p.

Les rapports qu’entretiennent les deux auteurs avec le jeune littéraire ne sont pas les mêmes. Rilke, dans ses Lettres adressées à Franz Xaver Kappus, maintient un rapport de filiation avec ce dernier. Le titre est particulièrement révélateur à ce sujet : Rilke s’adresse « à un jeune poète ». D’abord, le singulier indique qu’il s’agit d’un échange un-à-un. Ensuite, la désignation « jeune poète », en soulignant la différence d’âge entre l’auteur et Kappus, évoque le rapport du père-poète à sa descendance. Ainsi, on a une figure d’autorité de la poésie assurant la « survie » de sa lignée. Le caractère filial de la relation se manifeste aussi dans la manière dont Rilke se permet de critiquer de façon bienveillante le jeune poète, et ce, dès la première lettre :

je ne puis qu’ajouter que vos vers ne témoignent pas d’une manière à vous. Ils n’en contiennent pas moins des germes de personnalité, mais timides et encore recouverts (LJP, p. 8-9).

Par ailleurs, Rilke se permet de donner des conseils sous forme d’ordres à Kappus. À titre d’exemple :

approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces thèmes trop courants (LJP, p. 10).

Ici, l’emploi répété de l’impératif signale le ton relativement autoritaire de l’auteur. Ainsi, la relation entre Rilke et Kappus, bien qu’amicale, est verticale, dans le sens où l’auteur se pose en tant que figure d’autorité par rapport au jeune littéraire. Toutefois, le rapport demeure filial, car Rilke se veut une figure d’autorité bienveillante.

Baudelaire entretient un rapport fraternel

BAUDELAIRE, Charles, Conseils aux jeunes littérateurs, Paris, Éditions du Boucher, 2002 [1846], 10 p.
BAUDELAIRE, Charles, Conseils aux jeunes littérateurs, Paris, Éditions du Boucher, 2002 [1846], 10 p.

À l’opposé, Baudelaire se met sur un pied d’égalité avec le jeune littéraire. Plus précisément, il cultive un rapport de fraternité, s’adressant en général à la communauté des jeunes littéraires, qu’il appelle les « jeunes littérateurs ». L’idée de « communauté » est manifeste dans le pluriel du titre Conseils aux jeunes littérateurs. Par ailleurs, Baudelaire renforce l’idée de fraternité dès son introduction, écrivant :

Ainsi apporterai-je dans ces préceptes dédiés aux jeunes littérateurs une tendresse toute fraternelle (CJL, p. 3).

Ainsi, l’auteur ne s’impose pas ici en tant que figure d’autorité, mais plutôt en tant que frère, camarade. Cela sous-entend qu’en dépit des conseils qu’il désire partager, Baudelaire se considère comme l’un d’entre eux. Ou pour être plus précis, il a été l’un d’entre eux, c’est-à-dire un jeune littérateur. D’ailleurs, cette appartenance se manifeste à la fin du texte :

Frères, est-il besoin d’en expliquer les raisons? (CJL, p. 10).

Par l’interpellation directe de ses « frères », Baudelaire souligne la connivence qui existe entre les jeunes littérateurs et lui. De plus, l’auteur accentue d’autant plus cette connivence par l’usage de l’ironie, la question étant clairement rhétorique. En conséquence, la relation que Baudelaire a avec les jeunes littérateurs est une relation horizontale, où celui qui donne les conseils est l’égal de ceux qui reçoivent les conseils, par opposition à la relation verticale traditionnelle du maître et son élève. Ce choix d’un rapport fraternel et égalitaire est cohérent avec l’époque. En effet, la devise Liberté, Égalité, Fraternité, bien qu’apparue pour la première fois au cours de la Révolution française, est institutionnalisée au 19ème siècle[3], soit le siècle de Baudelaire.

Des conceptions opposées de l’écriture

L’écriture est une vocation selon Rilke

Non seulement les deux auteurs entretiennent des rapports différents avec le jeune littéraire, mais ils ont également des conceptions opposées de l’écriture, ce qui donnent lieu à des définitions différentes du jeune littéraire. Rilke, pour sa part, a une vision romantique de l’écriture, où celle-ci est un don naturel et tient d’un besoin vital d’écrire. On ne devient pas poète, on l’est ou on ne l’est pas. En effet, selon lui, la vocation d’écrivain est innée. Ainsi, l’écrit vient de l’intérieur de soi. Dans cette optique, Rilke conseille d’ailleurs la solitude. En effet, seul l’homme de solitude peut reconnaître la beauté en toute chose et s’en inspirer, s’en nourrir pour créer.

Qu’il [l’homme de solitude] ait le culte de sa fécondité. Qu’elle soit de la chair ou de l’esprit, la fécondité est “une”: car l’œuvre de l’esprit procède de l’œuvre de chair et partage sa nature. Elle n’est que la reproduction en quelque sorte plus mystérieuse, plus pleine d’extase, plus “éternelle” de l’œuvre charnelle. “Le sentiment que l’on est créateur, le sentiment que l’on peut engendrer, donner forme” (LJP, p. 28-29).

Ici, on notera l’usage de la métaphore de la grossesse, laquelle est mise en relation avec l’acte de création. La fécondité, soit la création fructueuse, naît donc de l’union de l’esprit du poète, son intérieur, avec ce qui l’entoure, soit l’extérieur, l’œuvre de chair. En somme, le jeune littéraire, en ce qui concerne Rilke, est le poète né, celui qui a le don inné de l’écriture, qui doit absolument écrire pour vivre, qui est capable de regarder en lui-même et autour de lui pour engendrer le texte.

L’écriture est un travail selon Baudelaire

Baudelaire, quant à lui, a une vision plus terre-à-terre de l’écriture, où celle-ci est le produit d’un travail et non d’un talent inné. Pour l’auteur des Conseils aux jeunes littérateurs, la création n’est pas quelque chose de mystique à l’image du miracle de la vie, mais le résultat d’un entretien quotidien. Dans la section « Du travail journalier et de l’inspiration », il écrit :

Une nourriture très substantielle, mais régulière, est la seule chose nécessaire aux écrivains féconds. L’inspiration est décidément la sœur du travail journalier […] L’inspiration obéit, comme la faim, comme la digestion, comme le sommeil (CJL, p. 8).

Ici, on opère un rapprochement entre le corps, qui peut être contrôlé, et l’inspiration. L’inspiration, comme le corps, n’a qu’à être bien nourrie pour fonctionner. L’inspiration, plus précisément, peut être générée au moyen d’une certaine discipline de vie. À cet effet, Baudelaire dispense plusieurs conseils pratiques à l’intention du jeune littéraire. Par exemple, il conseille de ne pas s’empêtrer avec des créanciers et donne son avis quant à la meilleure maîtresse à avoir. De plus, pour devenir poète, il ne faut pas simplement être inspiré, mais également rusé. Ainsi, pour vivre de sa plume, il faut être prêt à faire des compromis, car l’important est avant tout d’être publié. En effet, il vaut mieux être payé une modique somme et être publié que de ne pas publier et ne pas être payé du tout. Pour résumer, le jeune littéraire est donc, selon Baudelaire, un aspirant poète, qui a la possibilité de le devenir s’il travaille quotidiennement et qui doit être prêt à faire des concessions pour le devenir.

Conclusion

Ainsi, nous avons montré la manière dont le jeune littéraire est pensé par Rilke et Baudelaire dans les textes Lettres à un jeune poète et Conseils aux jeunes littérateurs. Plus précisément, nous avons illustré en quoi les deux auteurs diffèrent par le type de rapport qu’ils entretiennent avec le jeune littéraire, Rilke optant pour un rapport de filiation alors que Baudelaire préfère un rapport de fraternité. Ensuite, nous avons démontré en quoi les conceptions opposées qu’ont les auteurs de l’écriture donnent lieu à des définitions différentes du jeune littéraire. Rilke, en raison de sa vision romantique de l’écriture, voit le jeune littéraire comme un poète inné. Baudelaire, par sa vision terre-à-terre de l’écriture, perçoit le jeune littéraire comme un aspirant poète pouvant le devenir à condition d’un travail journalier.


[1] Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Bibliothèque électronique du Québec, coll. « Classiques du 20e siècle », 1929, 97 p. <https://beq.ebooksgratuits.com/classiques/Rilke_Lettres_a_un_jeune_poete.pdf> Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées entre parenthèses avec la mention « LJP » pour Lettres à un jeune poète.

[2] Charles Baudelaire, Conseils aux jeunes littérateurs, Paris, Éditions du Boucher, 2002 [1846], 10 p. <http://www.leboucher.com/pdf/baudelaire/b_baud_cj.pdf> Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées entre parenthèses avec la mention « CJL » pour Conseils aux jeunes littérateurs.

[3] WIKIPÉDIA, « Liberté, Égalité, Fraternité », <https://fr.wikipedia.org/wiki/Libert%C3%A9,_%C3%89galit%C3%A9,_Fraternit%C3%A9> (page consultée le 12 mars 2019).


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