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Avis lecture: Shit fuck cunt, Vickie Gendreau

GENDREAU, Vickie, Shit fuck cunt, Montréal, Le Quartanier, « Série QR », 2018, 32 p.
GENDREAU, Vickie, Shit fuck cunt, Montréal, Le Quartanier, « Série QR », 2018, 32 p.

Titre: Shit fuck cunt

Auteure: Gendreau, Vickie

Rating: 4 étoiles ; 7.5/10

Genre: Littérature générale

Langue originale: Français

Édition: Le Quartanier, 2018

Description: Ce court texte de Vickie Gendreau, écrit en 2010, fait entendre le déchirement d’une femme de vingt ans entre un désir dévorant et la colère de ne pas s’appartenir tout entière – dans sa pensée, sa puissance, sa parole.

Et tu te mets à lancer des mots dans la conversation et tu es incapable de te concentrer sur le propos et le sujet alors les mots déboulent et tu dis des trucs cons des trucs ringards des trucs de nullité pourquoi oui pourquoi parce que parce que tu penses sans cesse à cette foutue question comment être moi-même comment on fait déjà et ce n’est pas comme si tu avais des doutes sur qui tu es mais c’est qu’il te rend tellement gaga que tu oublies que tu te fourres et t’es comme t’étais à ton premier crush conne et insipide et tu beurres tes phrases de compléments et tu fais du vent et tu fais avec ce que t’as.


Shit fuck cunt est un texte de Vickie Gendreau écrit en 2010, mais qui ne paraît qu’en 2018 chez Le Quartanier. On y ressent bien toute la rage de son auteure, alors mourante du cancer. Shit fuck cunt : trois mots, trois insultes, de la plus acceptable socialement à la plus grossière. Toute la colère de l’auteure compressée dans ce titre, lequel annonce l’irrévérence de l’ouvrage, tant sur le fond que sur la forme. Sur le plan du contenu, une variété de sujets plus ou moins tabous est abordée : le sexisme, la sexualité, la maladie, l’estime de soi, etc. Au niveau formel, c’est tout le texte qui s’inscrit sous le signe de l’impertinence, laquelle se traduit par un irrespect calculé de la langue et des normes de la « bonne écriture ».

Une langue malapprise

Une langue injurieuse

C’est ainsi sur un ton injurieux, à l’image de sa colère, que l’auteure s’exprime. Cela est particulièrement évident à travers l’usage d’un langage ordurier. On peut donc lire des phrases comme :

tu es généreuse mais pas de ta marde ta marde tu ne l’imposes à personne tu la câlisses dans tes documents dilatés (p. 28)

À cela s’ajoute une vulgarité marquée dans la façon de parler / écrire.

mais que tu le hais ce bar de danseuses que tu le redoutes que tu lui chierais dessus comme lui te chie dessus (p. 28)

Une langue orale

La grossièreté de son langage est d’autant plus poignante qu’elle est appuyée par une langue excessivement familière. Ainsi, non seulement elle « sacre », elle conjugue le juron comme le ferait un québécois à l’oral. De même, elle ne se contente pas de dire « merde », elle utilise sa forme populaire « marde ».

Qui plus est, elle n’hésite pas à s’approprier les invectives anglophones, comme dans le titre (Shit fuck cunt) ou, de manière plus générale, tel que dans

Juste de la fucking angoisse bon marché (p. 25)

Ce dernier exemple s’inscrit dans la lignée d’une volonté d’oraliser la langue, laquelle passe entre autres par l’emploi d’anglicismes. Ceux-ci, à défaut d’être acceptés à l’écrit, sont assurément communs dans la langue parlée. Dans le cas présent, « fucking » est utilisée comme un adjectif. À l’oral, il est également fréquent (au Québec en tout cas) de franciser des termes anglais, comme

tu es généreuse mais pas de ta marde ta marde tu ne l’imposes à personne tu la câlisses dans tes documents dilatés et tu ne la forwardes (p. 28)

Ici, l’écrivaine québécoise conjugue à la française un mot anglais non francisé[1].

L’oralisation est complétée par l’usage fréquent de pronoms tronqués, mangés par le verbe ; de transcriptions à l’écrit d’onomatopées ; et de l’utilisation d’expressions populaires. Ces trois phénomènes se retrouvent notamment ici :

t’es un vagin t’es pas censée l’utiliser minute petite fille prends ton trou mais fais pas de bruit « aime ça » dans ta tête fais tout dans ta tête (p. 12)

Une langue « désorganisée »

Vickie Gendreau pousse l’impertinence jusqu’à s’attaquer à la présentation et l’organisation de l’écrit. D’abord, elle refuse de mettre les termes anglais en italique, bien que cela soit la norme. Cela revient à normaliser l’anglais, à l’endosser comme une part naturelle de la langue québécoise. Ensuite, vous aurez sans doute remarqué que le texte est dépourvu de ponctuation[2]. En fait, ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a bien une majuscule pour marquer le commencement des phrases-paragraphes et un point pour en indiquer la fin, mais rien à part cela : pas de virgules ; pas de points d’interrogation, d’exclamation, de suspension, etc. Juste des phrases-paragraphes souvent interminables, écrites dans un souffle, comme un flot ininterrompu de pensées, comme une tirade inarrêtable une fois lancée.

Un texte coup de poing

Shit fuck cunt est aussi court qu’efficace : il « pack a punch[3] », comme un coup de poing dans la face, vite arrivé et dévastateur. Irrévérencieux et beau, beau dans son irrévérence, ce texte de Vickie Gendreau traite de sujets auxquels tout le monde peut s’identifier, dans la langue de tout le monde : parfois grossière et vulgaire, populaire, hybride, qui n’obéit pas aux règles.


[1] On considère un mot d’origine anglaise comme « francisé » quand son emploi est accepté dans la langue française. Le terme fait alors son entrée dans le dictionnaire. C’est le cas d’un mot comme « skateboard », par exemple, que l’on peut utiliser à l’écrit au Québec sans être pénalisé pour usage d’anglicismes.

[2] À cet égard, son écriture dans Shit fuck cunt rappelle, de façon moins « extrême », le style de Mathieu Arsenault, dont je parle notamment dans mon compte rendu de La vie littéraire. Cela est sans doute dû à une certaine similitude dans leur manière d’aborder l’écriture, comme en témoigne la confiance de Gendreau qui a nommé Arsenault comme son légataire littéraire (Géraldine Zaccardelli, « Vickie Gendreau: une vivacité au-delà de la mort », La Presse, 26 décembre 2018, <https://www.lapresse.ca/arts/livres/romans-quebecois/201812/26/01-5209194-vickie-gendreau-une-vivacite-au-dela-de-la-mort.php>).

[3] L’expression anglophone « pack a punch » peut signifier « to be able to hit someone hard with your fist », c’est-à-dire frapper fort avec son poing, ou « to have a strong effect », avoir un grand impact (MacMillan Dictionary, « pack a punch – definition and synonyms », <https://www.macmillandictionary.com/dictionary/british/pack-a-punch> [page consultée le 15 mars 2019]). Il me semble que les deux significations sont applicables dans le cas présent.


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