Avis lecture: Le crépuscule des superhéros - Le crépuscule des superhéros est une collection d’essais et d’articles qui s’intéresse au « crépuscule des superhéros », c’est-à-dire le Dark Age du comic book amorcé par Watchmen (1986-87) d’Alan Moore et Dave Gibbons et The Dark Knight Returns (1986) de Frank Miller, qui se démarque par des superhéros (et supervilains) plus violents et plus dépressifs.
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Avis lecture: Le crépuscule des superhéros

COLLECTIF, Le crépuscule des superhéros, Montréal, Les éditions de ta mère, 2016, 233 p. Avis lecture sur lilitherature.com.
COLLECTIF, Le crépuscule des superhéros, Montréal, Les éditions de ta mère, 2016, 233 p.

Titre: Le crépuscule des superhéros

Auteurs:

  • Nick Butch
  • Pierre-Paul Ferland
  • André-Philippe Lapointe
  • Antonio Dominguez Leiva
  • Boris Nonveiller
  • Gabriel Tremblay Gaudette
  • François D. Prud’homme
  • Jean-Michel Berthiaume

Genre: Non-fiction, essais

Rating: 2 étoiles ; 4/10

Langue originale: Français

Édition: Les éditions de ta mère, 2016

Description : Pourquoi a-t-on cru bon d’assassiner Robin? Qu’est-ce qui se cache derrière le masque de l’impitoyable Judge Dredd? À quel jeu jouent les personnages issus de la plume d’Alan Moore? Le scénariste Mark Millar n’est-il qu’un trublion? De quoi un superhéros créé par un bédéiste cynique aurait-il l’air? Comment Nietzsche permet-il de mieux comprendre Watchmen? Pourquoi les excès de violence des superhéros en viennent-ils à troubler les fans les plus enthousiastes? Comment la condition hypermoderne du monde contemporain affecte-t-elle les modes de production, de consommation et de réception du récit de ces personnages mythiques?

Même s’il a été démontré maintes fois que, pour le superhéros, la mort est une condition réversible, il n’empêche qu’en raison de son âge, l’usure des années se fait de plus en plus sentir chez le justicier masqué. Les huit auteurs de cet ouvrage mettent en lumière les différents signes de cette dégradation morale et éthique.

Bienvenue dans Le crépuscule des superhéros.


Le crépuscule des superhéros est une collection d’essais et d’articles qui s’intéresse au « crépuscule des superhéros », c’est-à-dire le Dark Age du comic book amorcé par Watchmen (1986-87) d’Alan Moore et Dave Gibbons et The Dark Knight Returns (1986) de Frank Miller, qui se démarque par des superhéros (et supervilains) plus violents et plus dépressifs. Plus précisément, le recueil a pour but

de constater comment et pourquoi les créateurs animant des personnages réputés invincibles ont senti le besoin de les traîner dans la boue et de leur faire subir des affronts plus substantiels que les coups essuyés aux mains de leurs adversaires (Préface).

Un recueil peu accessible

Malheureusement, il s’agit d’un recueil peu accessible, son contenu étant très spécialisé. Le lecteur idéal de cet ouvrage est non seulement un connaisseur de comics books, mais un individu familier des textes scientifiques (au sens large du terme). Moi-même, en tant que « casual fan » de comic books et lectrice fréquente d’articles scientifiques, j’ai trouvé l’ouvrage spécialement lourd par moment.

Cela est particulièrement le cas pour la préface signée par Antonio Dominguez Leiva et Gabriel Tremblay Gaudette, « Tout ce qui monte redescend : les superhéros crépusculaires », et le premier article, « Inconstances du superhéros » de Nick Butch, qui sont tout simplement indigestes. On peut en effet y lire d’innombrables phrases comme…

On peut parler d’une double dégradation du superhéros : celle assumée à l’intérieur de la diégèse (les ordalies de figures de plus en plus noires, voire psychotiques) et celle de la formule elle-même, livrée à un double ressassement, celui de sa violence inhérente devenue hypertrophique et celui de l’usure et de la consumation qui ont toujours, métatextuellement, menacé cet univers de la réitération obsessionnelle (Préface).

…ou pis :

L’hétérogénéité graphique, corollaire de l’hypermodernité esthétique, et l’hyperproduction, qui s’accompagne d’une hyperstructuration des récits interne et externe […], permettent d’offrir une vision (graphique et narrative) unique d’un personnage tout en étudiant son rapport à l’archétype défini par le passé (« Inconstances du superhéros »).

Si les autres essais, quoique définitivement « académiques », sont beaucoup plus « lisibles », ces deux premiers textes font une fort mauvaise première impression et décourageront sans doute de nombreux lecteurs.

À consulter seulement au besoin

En somme, je ne conseillerais la lecture de ce recueil qu’à des fins de consultation pour une recherche ou dans le cas où l’un des essais traite d’un sujet qui vous captive spécifiquement. Afin de savoir quel article examiner, voici un sommaire du livre avec une courte description pour chacun des essais de la question qui y est abordée.

Inconstances du superhéros, Nick Butch

Quand Nick Butch parle des « inconstances du superhéros », il réfère aux instabilités entre les différentes représentations des superhéros. L’auteur approche cette problématique à l’aide du concept d’hypermodernité du philosophe Gilles Lipovetsky. Dans cette lignée, les concepts d’hypermodernité esthétique, d’hypercréateur, d’hyperconsommateur, d’hyperproduction, etc. sont invoqués.

De loin l’essai le moins accessible du recueil en raison de sa lourdeur théorique, le texte est écrit comme un article scientifique destiné à une publication dans une revue spécialisée, ce qui me laisse à penser qu’il s’agissait peut-être de l’objectif de publication à l’origine.

A Death in the Family : sacrifier Robin afin de passer à l’âge moderne, Pierre-Paul Ferland

La mort du second Robin, Jason Todd, dans le fameux numéro A Death in the Family est un événement marquant de l’histoire du comic book, notamment par qu’il a été « tué » par ses lecteurs, son sort ayant été décidé par un vote. Je ne m’étais cependant jamais interrogé sur les raisons de cette mort. Le postulat de Pierre-Paul Ferland est le suivant :

j’avance que la mort de Jason Todd a servi d’abord à expier les « péchés » du passé (parmi lesquels les sous-entendus homosexuels entre Batman et Robin et la réduction du rôle essentiel de Robin comme élément pacificateur à une usine à jeux de mots ampoulés).

L’illusion du superhéroïsme moorien, André-Philippe Lapointe

Dans l’ensemble de son œuvre, Alan Moore a analysé les errances et les dangers d’un héroïsme éclatant et violent. Je montrerai comment certains de ses justiciers, particulièrement éclairés, ambitieux et novateurs, se révèlent conscients de leur sombre nature.

Ici, André-Philippe Lapointe s’attarde à des figures mooriennes à la nature superhéroïque ambiguë qui sont non seulement conscientes de leur ambiguïté morale, mais l’embrasse pleinement. Ces figures, ce sont V de V pour Vendetta, Adrian Veidt de Watchmen et Sir Gull de From Hell.

Judge Dredd ou les charmes ambigus du superfascime, Antonio Dominguez Leiva

Antonio Dominguez Leiva s’attarde à un héros on ne peut plus crépusculaire en tant qu’il est l’incarnation d’un superfascime conquérant : Judge Dredd. Pour être plus précis, l’auteur s’attache à montrer en quoi ce superhéros est la création de son milieu et de son époque, c’est-à-dire le Royaume-Uni des années 80.

De l’explosion punk, le comic hérite la fascination pour le chaos grouillant du lumpenproletariat et ses sous-cultures marginalisées dans les mégalopoles dévastées du futur, ainsi qu’une ironie nihiliste et froide qui deviendra la marque de la série, encore proche d’un certain underground […]. Du thatchérisme, qu’il va accompagner jusqu’à sa chute, le Juge deviendra une sorte de caricature cauchemardesque, poussée ad absurdum. À la fois juge, jury et exécuteur, Dredd incarne le cauchemar orwellien de la fin de la division des pouvoirs au sein d’un État policier dirigé par les Juges tout-puissants, où tous les droits et libertés ont été bannis dans la quête du maintien de la Loi et l’Ordre. Du « régime fasciste » de la Dame de fer dénoncé dans quantité de fanzines et de chansons punk engagé, on est passé ici au superfascisme d’un justicier dérangé dont le statut superhéroïque est pour le moins problématique.

Mark Millar et Kick-Ass : déconstruire pour mieux régner, Boris Nonveiller

Je savais que Millar était le créateur de Kick-Ass, son œuvre ayant rayonnée jusque dans l’univers mainstream avec le succès commercial en 2010 de son adaptation cinématographique par Matthew Vaughn. Cela dit, je n’avais pas réalisée à quel point le film était une version édulcorée du matériel d’origine, mettant l’accent sur la comédie et atténuant la violence (malgré le fait qu’il ait été rated R). Ainsi, ce n’est sûrement pas à cette version du méchant Mother Fucker à laquelle on a droit au cinéma :

Arrive ensuite Mother Fucker, qui se présente comme un surméchant : il incarne la prochaine étape dans l’évolution du criminel. Il se doit donc d’être encore plus cruel et moralement répréhensible que les malfaiteurs ordinaires. Cette escalade de violence est une nécessité à la fois diégétique (due à l’ambition du personnage) et narrative. Le comportement extrême de Mother Fucker, comme abattre des enfants à bout portant ou lancer une blague juste avant de violer en groupe une adolescente, sont les conséquences tragiques du jeu auquel ont voulu jouer Dave, Mindy et les autres.

J’ai particulièrement apprécié cet examen par Boris Nonveiller de la manière dont Millar déconstruit les tropes du genre. Si les films tirées de la BD m’avaient laissé plutôt de marbre, cet essai m’a assurément donner envie de jeter un œil à l’œuvre originale.

Lutter sans conviction et triompher sans gloire, Gabriel Tremblay Gaudette

Gabriel Tremblay Gaudette s’intéresse ici au comic book The Death Ray de Daniel Clowes en tant qu’il traite de « l’abandon définitif ».

L’abandon définitif : voilà peut-être le cap que le superhéros crépusculaire ne saurait franchir. Le superhéros peut descendre de son zénith pour tendre vers l’obscurité, voire perdre du galon, mais jamais il ne va complètement se détourner de sa mission.

Pourtant, c’est le cap que le personnage d’Andy franchit en prenant sa retraite quand il réalise l’aberration de la vocation de superhéros.

En extirpant son récit de la temporalité onirique [le récit est linéaire et le personnage vieillit], l’œuvre de Clowes met en relief la nature imprévisible du travail de justicier masqué, dont les gestes posés en toute bonne foi peuvent entraîner des retombées négatives, et peint le portrait psychologique d’un jeune homme naïf qui en vient à cesser de projeter sur le monde ses désirs de justice et d’aventure après avoir pris conscience du fait que la réalité ne saurait accommoder des visées aussi simplistes.

Watchmen, l’aube d’une humanité, François D. Prud’homme

François D. Prud’homme affirme que

Watchmen marque un nouveau crépuscule, celui des superhéros, qui s’évanouissent et meurent dans la « dérision ou la honte douloureuse » d’avoir été dépassés, supplantés par de nouveaux parangons de l’espèce humaine.

Ces nouveaux parangons, ce sont les surhumains tels que définis par le philosophe Nietzsche, incarnés dans le comic book d’Alan Moore et Dave Gibbons par les personnages du Docteur Manhattan et d’Adrian Veidt / Ozymandias.

Why so problématique?, Jean-Michel Berthiaume

Dans cet essai, Jean-Michel Berthiaume dénonce l’ultraviolence dans les comic books. Ici, il est important de souligner que l’auteur ne s’oppose pas à toute violence, mais à la violence gratuite, la violence comme « paresse scénaristique », la violence en tant que seule façon de faire une bande dessinée superhéroïque dite « sérieuse », « mature », « adulte ».

Ceci revient à dire qu’il [le comic book] est réduit à une forme artistique qui ne retrouve ses lettres de noblesse que lorsqu’elle aborde les thématiques de l’ultraviolence, du viol, du fascisme et d’autres délits majeurs.

Il refuse ainsi d’assimiler systématiquement réalisme et violence, association incorrecte héritée de lectures erronées d’œuvres marquantes comme Watchmen et The Dark Knight Returns.


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