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Avis lecture: Oscar De Profundis, Catherine Mavrikakis

MAVRIKAKIS, Catherine, Oscar De Profundis, Montréal, Héliotrope, 2016, 308 p. Avis lecture sur lilitherature.com.
MAVRIKAKIS, Catherine, Oscar De Profundis, Montréal, Héliotrope, 2016, 308 p.

Titre: Oscar De Profundis

Auteure: Mavrikakis, Catherine

Genre: Science-fiction, anticipation

Rating: 5 étoiles ; 9.5/10

Langue originale: Français

Édition: Héliotrope, 2016

Description: Une épidémie mortelle ravage Montréal. Depuis la création de l’État mondial, des hordes de miséreux errent dans la ville. Certaines zones leur ont même été temporairement abandonnées afin de les maintenir à distance des nantis des banlieues. Des troubles éclatent. Avant qu’il ne soit trop tard, Cate, la chef d’une des bandes de crève-la-faim, veut frapper un grand coup.

Le chanteur Oscar De Profundis, devenu star planétaire, est de retour après une longue absence. Sa ville natale reste emplie de souvenirs funestes. Pour ses fans, particulièrement nombreux et fervents, il vient donner deux concerts extraordinaires. Cependant, l’état d’urgence est déclaré et, pour sa protection, Oscar doit demeurer confiné dans la somptueuse maison où son homme de confiance l’a installé avec toute l’équipe De Profundis.

Durant la nuit, Oscar, envahi de sombres visions de son passé, ne parvient pas à trouver le sommeil malgré les calmants de toutes sortes. Il ignore la peste qui sévit à l’extérieur. Comme toujours, il s’absorbe dans la préservation des cultures en voie de disparition. Il élabore musées et mausolées à la gloire d’un monde francophone englouti dans la culture mondiale.

Dehors, la rumeur continue de gronder. Avec l’aide de complices, dont les fidèles Balt et Mo, ainsi qu’Adrian, le vieux libraire, Cate s’apprête à tenter l’impossible et à faire jouer à Oscar un rôle déterminant dans la révolte des pauvres.


Oscar De Profundis, paru chez Héliotrope en 2016, est un roman de science-fiction, et plus précisément d’anticipation, écrit par l’écrivaine québécoise Catherine Mavrikakis. À strictement parler, donc, un livre appartenant aux paralittératures, ce qui ne l’empêche pas d’être considéré comme une œuvre littéraire grâce au cachet de son auteure.

Cette nuit-là, la Lune grosse, blafarde, s’était encore éloignée de la Terre. Son refroidissement s’était vraisemblablement accusé. Elle semblait grelotter dans le ciel éteint. Depuis des années, les planètes prenaient leurs distances. Dans leur course, elles accentuaient un écart de plus en plus évident, comme si l’ici-bas ne séduisait plus l’immensité cosmique. Les jeunes étoiles avaient disparu. En catimini, les astres foutaient le camp. Les corps célestes répugnaient à s’approcher de la vieille croûte terrestre. Au loin, ils formaient un nuage de poussières sculptées, vagues et fières. Seul le soleil venait encore flirter lourdement avec l’horizon, tout en le menaçant d’un viol prochain, terrible, et d’ardeurs infernales (incipit, p. 9).

Dénoncer l’inaction par le manque d’action

La plume de Catherine Mavrikakis est toujours magnifique, mais je n’ai pas de mots pour dire à quel point ce roman est bien écrit et construit. Ma copie déborde de post-its et de notes et je ne compte pas le nombre de passages retranscrits dans mon index de citations. Le style, l’emploi judicieux des champs lexicaux (par ex., les pauvres associés au registre de l’animalité), une variété de procédés formels, l’intertextualité…

On crèverait comme des bêtes. On irait vite chez les taupes (p. 59).

À noter cependant, c’est un roman qui brille plus par son écriture et son message que par son intrigue. Sans être inintéressante, celle-ci n’est assurément pas une histoire qui se veut haletante ; les personnages passent plus de temps à réfléchir sur leur action ou inaction qu’à effectivement poser une action. En ce sens, la forme du livre vient rejoindre son fond, lequel dénonce l’inaction / l’indifférence.

L’absence d’originalité comme propos

Plusieurs ont qualifié le récit de convenu et, quoique ce ne soit pas tout à fait faux, je crois qu’il serait injuste de lui en faire le reproche. L’originalité n’est pas le but ici ; au contraire, l’impossibilité d’être original fait partie du propos.

Oscar croyait au piratage, au plagiat. Rien de grand ne s’était fait sans emprunt. […] La vie n’était jamais tout à fait originale, elle apparaissait comme une incessante répétition et l’art lui-même n’avait d’autre choix que de manipuler et s’approprier ces éternels retours du même (p. 84).

Ce qui est décrit ci-haut, c’est justement ce que fait l’auteure avec son roman : elle s’approprie les clichés, elle emprunte à travers ses innombrables références.

Invoquer notre héritage culturel

En effet, le texte est incroyablement riche intertextuellement ; l’écrivaine convoque les artistes de tout acabit (écrivains, musiciens, peintres, architectes, etc.) de manière obsessionnelle. Le titre à lui seul convie trois textes différents :

Je me suis fait un jeu de repérer les références, notamment celles en lien avec la littérature avec lesquelles je suis plus familière. Cela dit, je me demande si ce bombardement intertextuel ne pourrait pas s’avérer un peu lourd pour certains lecteurs. Néanmoins, on ne peut pas dire que le procédé soit superflu ; il est parfaitement approprié compte tenu du message sur la création artistique comme emprunt ainsi que de l’importance accordée à la préservation du patrimoine culturel.

Oscar prenait FLW [Frank Lloyd Wright[2]] comme modèle, en ne cédant en rien sur ses désirs. Les caprices étaient des nécessités (p. 79).

Un futur plus ou moins proche qui nous renseigne sur le présent

L’histoire se situe à une époque volontairement indéterminée. Bien que quelques indices soient disséminés dans le texte à travers des références à des évènements historiques antérieurs à ceux du roman, il restera impossible pour le lecteur de circonscrire une période définie. Cette incertitude temporelle s’inscrit dans la veine des récits de la fin des temps, appartenance que revendique ouvertement le roman[3].

Le chanteur de la fin des temps, la star de l’apocalypse contemporaine, ne pouvait que séduire tous les jeunes gens de la planète qui espéraient se trémousser sur la musique d’Oscar le jour d’un inévitable Jugement dernier (p. 31).

Au mieux, on peut dire qu’il s’agit d’un futur plus ou moins proche, ce qui le rend d’autant plus plausible. De plus, l’imprécision permet au lecteur de remplir les trous à l’aide de ses propres connaissances, contribuant ainsi à faire d’Oscar De Profundis un commentaire sur la société contemporaine, soit celle du lecteur. En effet, c’est avant tout un livre sur la pauvreté et la sauvegarde du patrimoine culturel (la langue, la littérature, la musique, l’architecture, etc.), mais aussi sur la culture des gangs de rue, la drogue, le vedettariat qui fait des célébrités des figures quasi-religieuses, le danger des épidémies à l’ère de la mondialisation, les héritages multiples, etc.

Ils mourraient de toute façon en s’entredévorant, en se bouffant le nez pour un morceau de hamburger troué de vers et trouvé dans une poubelle ou en se querellant à l’arme blanche un peu rouillée pour avoir le privilège de violer l’un des leurs (p. 13).

Un chef-d’œuvre

Si je comprends rationnellement pourquoi Le ciel de Bay City [review] de Catherine Mavrikakis a reçu davantage d’attention de la critique, je préfère personnellement Oscar De Profundis, puisque son approche (entre autres, la science-fiction et l’intertexte) et ses thématiques (notamment, la pauvreté et la préservation de la culture) me rejoignent plus spécialement. Premier coup de cœur de l’année 2019, rare roman 5 étoiles, Oscar De Profundis est un chef-d’œuvre.


[1] De Profundis, la lettre d’Oscar Wilde, est disponible sur Project Gutenberg au http://www.gutenberg.org/ebooks/921.

[2] Frank Lloyd Wright est un architecte américain (WIKIPÉDIA, « Frank Lloyd Wright », <https://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Lloyd_Wright> (page consultée le 9 juin 2019).

[3] Pour en savoir plus sur le temps apocalyptique dans la science-fiction, voir mon essai intitulé « La fin des temps dans la science-fiction: Le temps de la fin dans Des anges mineurs d’Antoine Volodine et Merlin l’ange chanteur de Catherine Dufour » ou, pour un autre exemple, « L’éternel retour du même dans Animal Farm de George Orwell ».


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