Réflexion sur les droits imprescriptibles du lecteur selon Daniel Pennac dans Comme un roman : Dans son essai Comme un roman, Daniel Pennac identifie une dizaine de « droits imprescriptibles du lecteur ». Je me sers de cette liste pour nourrir une courte réflexion sur l’expérience de lecture.
Études littéraires, Comme un roman, Daniel Pennac, Lecture, Littérature française

Réflexion sur les droits imprescriptibles du lecteur selon Daniel Pennac dans Comme un roman

PENNAC, Daniel, Comme un roman, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1992, 198 p.
PENNAC, Daniel, Comme un roman, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1992, 198 p.

Dans Comme un roman[1], un essai littéraire qui oppose l’amour de la lecture au devoir de lecture associé à l’école, Daniel Pennac identifie une dizaine de « droits imprescriptibles du lecteur ».

  1. Le droit de ne pas lire.
  2. Le droit de sauter des pages.
  3. Le droit de ne pas finir un livre.
  4. Le droit de relire.
  5. Le droit de lire n’importe quoi.
  6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).
  7. Le droit de lire n’importe où.
  8. Le droit de grappiller.
  9. Le droit de lire à haute voix.
  10. Le droit de nous taire (CuR, p. 162).

Je me sers de cette liste pour nourrir une courte réflexion sur l’expérience de lecture.

Le droit de ne pas lire.

Peut-être parce que vous n’aimez pas lire. Ça se peut et ce n’est pas un crime. Même si vous vous dites – au nom de la sacro-sainte loi selon laquelle « il faut lire » – qu’il faudrait bien que, justement, vous vous y mettiez, vous ne développerez pas nécessairement un soudain goût de la lecture. Il y a un moment où il faut se faire une raison. Si vous n’aimez pas lire, vous n’aimez pas lire.

Peut-être parce que vous n’en avez pas envie à l’instant. Aucun lecteur n’est à l’abri de ce qu’on appelle une reading slump. Je n’ai jamais bien compris pourquoi certains lecteurs voient d’un mauvais œil le phénomène. Il m’arrive de ne pas être d’humeur pour lire, et ce, pendant plusieurs semaines ; dans ce cas, je lis peu ou pas du tout. Le désir de lire me revient toujours bien assez tôt.

Le droit de sauter des pages.

Personnellement, je me vois mal faire ça, mais il n’y a rien qui vous en empêche.

Le droit de ne pas finir un livre.

Si vous ne pouvez pas encadrer le héros, si les thèmes ne viennent pas vous chercher, si l’ouvrage aborde des sujets qui vous sont sensibles, si le livre vous emmerde, s’il est si mal écrit que vous avez envie de vous arracher les yeux… Toutes les raisons sont bonnes. Personne ne vous force à lire et il est primordial que la lecture ne devienne jamais une corvée.

Le droit de relire.

Les lecteurs – moi la première – ont souvent tendance à se sentir coupable de relire, comme si « relire » comptait moins que de lire pour a première fois ou parce que l’on a peur de passer à côté d’une nouvelle découverte. À la vérité, la première idée est tout simplement ridicule et la seconde fausse. Choisir la relecture, c’est la garantie de lire quelque chose que l’on aime. Quant aux autres livres, ces potentiels nouveaux coups de cœur, ils seront toujours là après votre relecture.

Le droit de lire n’importe quoi.

Certains genres ont mauvaise presse, mais on s’en fout. Selon moi, tout est littérature[2]. Ne laissez personne vous dicter ce que vous devez ou ne devez pas lire. Lisez ce que vous aimez, un point c’est tout.

Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).

Bovarysme: Affection dont est atteinte l’héroïne du roman de Flaubert, Emma Bovary, et qui consiste à construire sa vision du monde à partir de ses lectures de romans. L’invalidité des univers romanesques à servir de modèles au monde réel entraîne une série de désillusions. Par extension, le terme désigne une pathologie de lecture[3].

Pennac, quant à lui, décrit le bovarysme comme une

satisfaction immédiate et exclusive de nos sensations : l’imagination enfle, les nerfs vibrent, le cœur s’emballe, l’adrénaline gicle, l’identification opère tous azimuts, et le cerveau prend (momentanément) les vessies du quotidien pour les lanternes du romanesque… (CuR, p. 184)

Autrement dit, c’est la sensation de plaisir incommensurable qu’un livre peut évoquer, un sentiment d’adoration étourdissant, un bonheur si pur et si fort qu’il en est contagieux. C’est donc le droit d’être une fangirl ou un fanboy, sans honte.

Le droit de lire n’importe où.

À la bibliothèque, chez vous, dehors, dedans, dans le lit, dans le sofa, dans le bain, dans le métro, dans l’autobus, dans la salle d’attente… Ou dans les toilettes, comme le soldat Untel qui se propose toujours pour la corvée de chiottes parce que « Un quart d’heure de serpillère contre une matinée de Gogol [l’œuvre complète de Nicolas Gogol] » (CuR, p. 188), la question ne se pose pas.

Le droit de grappiller.

C’est l’autorisation que nous nous accordons de saisir n’importe quel volume de notre bibliothèque, de l’ouvrir n’importe où et de nous y plonger un moment parce que nous ne disposons justement que de ce moment-là (CuR, p. 190).

Le droit de ne lire qu’un chapitre, une scène, un poème, une lettre, un extrait, une citation…

Le droit de lire à haute voix.

Peut-être que ça vous aide à vous immerger dans l’univers du livre. Peut-être que vous retenez mieux l’information ainsi. Peut-être que vous aimez ça, tout simplement. Si on vous demande pourquoi, répondez « pourquoi pas ».

Le droit de nous taire.

La lecture est une expérience très personnelle. Peut-être que vous avez envie de la partager avec tout le monde que vous connaissez, mais peut-être que non. Peut-être que l’expérience vous a tant touchée que vous n’avez pas de mots, peut-être que vous préférez prendre un moment pour méditer le tout, peut-être que vous n’aimez pas en parler…

Pennac a-t-il oublié quelque chose? Quel autre droit les lecteurs devraient-ils s’arroger?


[1] Daniel Pennac, Comme un roman, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1992, 198 p. Désormais, les références à ce livre seront indiquées entre parenthèses avec la mention « CuR » pour un « Comme un roman » et le numéro de page pertinent.

[2] Pour en savoir plus quant à mon opinion sur la hiérarchie des genres, voir mon article intitulé « Qu’est-ce que la littérature? : Peut-on distinguer la littérature de la paralittérature? ».

[3] Christine Montalbetti, La Fiction, GF-Flammarion, 2001, p. 225, cité dans Fabula, « Bovarysme », <http://www.fabula.org/atelier.php?Bovarysme> (page consultée le 29 juin 2019).


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