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Avis lecture: Nous parlerons comme on écrit, France Théoret

Nous parlerons comme on écrit est un roman poétique de l’auteure québécoise France Théoret. Paru pour la première fois en 1982, il a été réédité en 2018 dans la collection « Territoires » des Herbes rouges. Avis lecture sur lilitherature.com.
THÉORET, France, Nous parlerons comme on écrit, Montréal, Les Herbes rouges, coll. « Territoires », 2018 [1982], 232 p.

Titre: Nous parlerons comme on écrit

Auteure: Théoret, France

Genre: Littérature générale, poésie, féminisme

Rating: 4 étoiles ; 8/10

Langue originale: Français

Édition: Les Herbes rouges, 2018 [1982]

Description: La narratrice raconte le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte d’une jeune fille de campagne à une époque où le Québec passait par un profond bouleversement des valeurs. Tout le propos du livre est d’écrire l’empêchement de vivre et de trancher le nœud des générations dans une réappropriation violente de la mémoire. Indiscret et impudique comme un témoignage, ce roman touchera le lecteur par sa densité rare[1].

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Être femme : plus les choses changent moins elles évoluent

Si Nous parlerons comme on écrit de France Théoret vient d’être réédité en 2018 dans la collection « Territoires » des Herbes rouges, il paraît à l’origine fois en 1982 et renvoie donc à une époque encore antérieure à cela. En conséquence, certains éléments contextuels sont datés. Par exemple, l’enseignement du latin à l’école.

Il me demande ce que je fais. Il éclate de rire qui rit de rage qui rit d’hystérie et il commence à crier, à hurler. Personne ne lui a dit que j’apprends le latin. Qu’est-ce que ça va te donner? À quoi ça va te servir? Je ne peux m’échapper. C’est l’inquisiteur. Il faut répondre. Il y va sur tous les fronts. Le rire. La colère. Les cris. Les questions auxquelles il faut nécessairement répondre. Le substitut, c’est le bras levé qui va frapper (p. 21).

Pourtant, le propos est incroyablement actuel, notamment en ce qui concerne la difficile réalité d’être femme, tout spécialement dans un milieu relativement pauvre et donc plus traditionnel. C’est dire comment plus les choses changent moins elles évoluent, c’en est même choquant à quel point. Toutes les femmes se sont faites approcher par cet homme :

Le sexe insiste, c’est autre chose. La même? Pourquoi croit-il qu’il me rend hommage s’il bande? Je ne crois pas qu’il croit, je le sais. Il demande si je suis contente qu’il bande pour moi (p. 23-24).

Tout le monde a au moins un(e) ami(e) ou un parent plus ou moins quelconque qui pense et lui rappelle que :

une femme sans homme n’est pas une femme. Parfois, elles le disent à une fille récalcitrante : n’oublie pas qu’une femme sans homme n’est pas une femme (p. 48).

Et combien d’entre nous finissent par abandonner, par laisser faire quand elles entendent ce genre d’inepties, par jouer le jeu, parce que la lutte est sans fin et le combat épuisant.

J’ai réduit les parcours, je parle peu. Trop parler nuit, me disait-on auparavant. Je n’ai pas dit que j’étais en accord avec cela, je le pratique. D’ailleurs, tout ce qui est trop est exclu. Si j’essaie de penser ce qui est trop ou pas assez, j’échoue, le pense‑phrase s’enraye. Alors, le moins possible vaut le mieux. Dans le doute abstiens-toi, disait-on encore, ailleurs. Ma nouvelle existence me confirme la juste mesure (p. 194).

Un roman poétique qui fait réfléchir

France Théoret écrit : « Une femme, ça n’écrit pas » (p. 46). Ce qu’elle veut dire en vérité, c’est que la femme ne peut écrire, ne peut se dire, dans la langue du monde construit par et pour les hommes. C’est pourquoi elle s’exprime dans une langue bien à elle. Nous parlerons comme on écrit est en effet un roman poétique, c’est‑à‑dire que c’est un roman qui s’affranchit des règles de la langue patriarcale par la poésie. Ainsi, l’auteure québécoise ne se laisse pas limiter au niveau formel : on passe des fragments aux chapitres ; du passé au présent ; du « elle » ou « je » ; d’une syntaxe relativement conventionnelle à des phrases alambiquées.

Certains jours je marche dans la ville comme je fais le plein des morts se lève comme racine l’air de la vie en rose et le vide marche neutre bouge le soleil, je suis traversée de près (p. 9).

Si cette forme hybride ne rend pas l’ouvrage d’un abord facile, elle nous force cependant à réfléchir. En effet, parce que le texte nécessite un effort de décryptage, le lecteur est amené à se questionner sur ce qu’il ou elle croit avoir compris.

Une réflexion sur la langue en tant qu’extension du patriarcat

Nous parlerons comme on écrit est une réflexion sur la langue en tant qu’extension de la société patriarcale, sur l’impossibilité de parler ou d’écrire le féminin dans cette langue et sur la nécessité d’une nouvelle langue pour se dire en tant que femme, ce que fait France Théoret à travers la poésie.


[1] Quatrième de couverture de la première édition, celle de 1982 : https://www.lesherbesrouges.com/toutes-les-collections/romans-recits-nouvelles/nous-parlerons-comme-on-ecrit/.


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