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Avis lecture: La Minotaure, Mariève Maréchale

La Minotaure est le premier roman de Mariève Maréchale – auteure québécoise revendiquant une identité butch lesbienne bigenre – ainsi que de la collection « Queer » des Éditions Triptyque. Avis lecture sur lilitherature.com.
MARÉCHALE, Mariève, La Minotaure, Montréal, Éditions Triptyque, coll. « Queer », 2019, 178 p.

Titre: La Minotaure

Auteure: Maréchale, Mariève

Genre: Littérature générale, queer

Rating: 4 étoiles ; 8.5/10

Langue originale: Français

Édition: Triptyque, 2019

Description: « Je n’écris pas pour me faire comprendre ; j’écris parce qu’à l’intérieur de moi il y a une petite fille effrayée. J’écris parce que les livres de Nelligan, d’Hébert et d’Agnant brûlent entre mes mains. Parce que je rêve sans cesse à des yeux qui saignent. Je ne demande aucun médicament, aucune rédemption. J’écris pour arrêter des histoires. Les plus toxiques. Les plus violentes. Les plus communes et blanches. »

La Minotaure est un roman dans lequel une narratrice particulièrement terrifiée par l’idée de vivre témoigne de son enfance à travers des notes pour comprendre la source de ses effrois. La plupart de ses courts textes sont adressés à Maude, une amie décédée. Ce (faux) dialogue lui permet de tisser des liens entre son enfance et son âge adulte, et entre sa vie et sa mort qui, croit-elle, la guette à cause de cette tentation d’exister.

C’est le récit d’une parole qui ose s’affirmer, d’une personne qui décide enfin d’exister à travers un nœud de violence patriarcale, blanche, impérialiste, de genre et de classe sociale qui l’étouffe, la transperce et l’invisibilise. C’est surtout l’histoire d’un millier de miroirs qui brisent sous une terrible impulsion à vivre.

Se procurer La Minotaure de Mariève Maréchale


La Minotaure est le premier roman de Mariève Maréchale et de la collection « Queer » des Éditions Triptyque. Le personnage principal – la Minotaure – s’y raconte en écrivant à Maude, son amie décédée.

Queer dans le fond et la forme

Le genre pluriel

La Minotaure est queer autant dans ses thématiques que dans sa forme. D’une part, l’auteure, dans un style qui doit beaucoup à la poésie[1], articule avec éloquence comment :

Pour […] des gens au genre double, qui se sentent en même temps beau et belle, émue et ému, qui sont dépassé•e•s par leur langue si sexiste, par leur double socialisation et de fille et de garçon, l’espace public est un écartèlement et un vide qui engouffre jusqu’à nos espoirs, nos familles, nos intimités (p. 31).

L’hybridité

D’autre part, le livre est une sorte de mélange entre le roman épistolaire, la poésie et le recueil de nouvelles, étrange à l’image de la figure éponyme du roman, la Minotaure, une créature hybride.

La Minotaure, c’est mon ombre, mon contour, ma vérité, mon seul véritable reflet. C’est l’écosystème primaire. La bête orgiaque. C’est moi, dans mon dénuement le plus extrême. Je suis une bête mythique et hybride née de la matière de deux mondes (p. 53).

Écrire la pluralité des genres

Le fragment

Le roman est rédigé sur le mode fragmentaire, donc parfait pour écrire la pluralité qui est celle de la narratrice. Le fragment permet également à Maréchale de s’éparpiller en traitant d’une variété de sujets : le BDSM, le patriarcat (blanc), la masculinité toxique, les féminités, le racisme, le sexisme, les limites de la langue française, le genre pluriel, etc.

Le langage épicène

Enfin, dans une extension de sa réflexion sur les difficultés d’exister hors du miroir (c.-à-d., de se libérer de l’image que la société a de nous) et sur les limites de la langue, l’auteure pratique la rédaction épicène, qui se veut inclusive, non genrée[2]. Cela inclut notamment l’emploi du point médian

La voix du bonhomme sept heures ne commande pas, ne presse pas, ne censure pas. Elle méprise et avilit : les Noir•e•s, les Arabes, les gens fancy, les gens qui ne votent pas libéral, les gens riches, les fifs, notre mère (p. 42-43).

… et de pronoms neutres comme « ille » (au pluriel, « illes »), qui se veut un amalgame de « il » et « elle », …

Illes [les grands-parents de la narratrice] sont à la fois partout et nulle part sur l’île. Illes sont proscrits de l’imaginaire de leur descendance (p. 128).

… ou « ceuzes », pour remplacer « ceux » et « celles ».

La voix de Nina annonce fermement : je suis la dominatrix, l’alter ego, celle qui expose sans peur tous tes désirs, qui met à nu tes ambitions de contrôler ceuzes qui brûlent de se soumettre (p. 68).

Une œuvre aussi belle qu’importante

Non seulement La Minotaure, grâce à l’écriture poétique de Mariève Maréchale, est un roman d’une grande beauté, mais il s’agit en plus d’une œuvre incroyablement importante et terriblement actuelle. À l’heure où le système cherche timidement à se faire plus inclusif – par exemple en ajoutant le « X » dans les possibilités à cocher à la question du genre[3] – et face à l’incompréhension du public vis-à-vis de la possibilité d’être bigenre ou non binaire[4], le livre s’impose comme une étrange vulgarisation de la question, laquelle est rendue intelligible à travers le récit d’une expérience subjective.


[1] Les deux premières œuvres de Maréchale, qui précèdent La Minotaure, sont des recueils de poésie : À la cime de mes racines, un miroir sur ma tête (Éditions Belle Feuille, 2007) et La chambre organique (Éditions Triptyque, 2012 ; réédité en format poche en 2019).

[2] Pour en savoir plus sur la rédaction épicène, je vous recommande le « Petit dico de français neutre/inclusif » de La vie en queer et le guide des « Règles de grammaire neutre et inclusive » de Divergenres.

[3] Voir par exemple l’article « New “X” gender designation coming to IRCC documents » sur le site officiel du Gouvernement du Canada.

[4] On n’a qu’à penser au débat suscité par la directive de Service Canada demandant à son personnel de première ligne d’utiliser un langage neutre pour s’adresser aux clients. À ce sujet, vous pouvez consulter, entre autres, les articles suivants : « “Monsieur, madame” désormais en option à Service Canada » de Radio Canada et « Fini les « monsieur, madame » dans l’administration canadienne (et ça ne plaît pas à tous) » de L’Obs. D’une part, on voit bien comment la question a été réduite par les médias à l’idée d’une abolition des « Monsieur » et « Madame ». D’autre part, la section des commentaires de l’article de l’Obs témoigne plus de l’ignorance du public que de leur malice.


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