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Avis lecture: L’annexe, Catherine Mavrikakis

Merci aux Éditions Héliotrope de m’avoir fait parvenir une copie du roman L’annexe de Catherine Mavrikakis.


L’annexe, paru le 28 août 2019 chez Héliotrope, est le dernier roman en date de Catherine Mavrikakis. L’auteure québécoise y prend pour point de départ le roman d’espionnage et le déconstruit. Avis lecture sur lilitherature.com.
MAVRIKAKIS, Catherine, L’annexe, Montréal, Héliotrope, 2019, 244 p.

Titre: L’annexe

Auteure: Mavrikakis, Catherine

Genre: Littérature générale, espionnage

Rating: 4 étoiles ; 8/10

Langue originale: Français

Édition: Héliotrope, 2019

Description: Quand elle n’est pas en mission à Londres, Tripoli ou Tel Aviv, Anna aime retourner à Amsterdam, dans l’annexe secrète où la famille d’Anne Frank a tenté d’échapper à l’horreur nazie. Durant un de ses pèlerinages là-bas, l’espionne se rend compte qu’elle est suivie. Promptement, l’organisation se charge de l’exfiltrer dans une maison de protection, dont on lui cache à dessein le lieu. C’est là qu’Anna fait la connaissance de Celestino, un fou de littérature. L’homme fantasque veille sur elle et sur les huit autres membres qui forment l’insolite communauté de cette nouvelle annexe. Entre Anna et lui s’amorce alors un dangereux pas de deux.

Se procurer L’annexe de Catherine Mavrikakis


Une subversion du roman d’espionnage

L’annexe, paru le 28 août 2019 chez Héliotrope, est le dernier roman en date de Catherine Mavrikakis. L’auteure québécoise y prend pour point de départ le roman d’espionnage et le déconstruit. Ainsi, si elle embrasse certains lieux communs, c’est pour mieux se détourner des autres. Par exemple, on a d’une part une galerie de personnages archétypaux du genre : des russes, beaucoup de russes ; un bel espion mystérieux et athlétique ; une « Mata Hari, la femme la plus recherchée sur la planète » (p. 110), de son vrai nom Natacha, probablement le nom d’espionne russe le plus courant dans l’imaginaire social ; etc. L’aspect cliché des personnages est d’ailleurs souligné par la narratrice elle-même, notamment en ce qui concerne Celestino :

L’homosexuel a très souvent, trop souvent incarné dans les films le traître, le salaud. Échapperions-nous à cette histoire rabâchée? (p. 157)

D’autre part, alors que le roman d’espionnage est typiquement un roman d’action, ce roman-ci comporte concrètement peu d’action ; son héros est traditionnellement un homme, ici c’est une femme ; tandis qu’il est généralement lié au contexte politique actuel, L’annexe est plutôt ancré dans le passé – celui de la Seconde guerre mondiale – à travers la comparaison qu’établit Anna entre sa vie et celle d’Anne Frank.

Les humains respectent les règlements, ils se mettent en ligne pour un billet, un morceau de viande ou la mort. Ils préfèrent se soumettre à ces apparences d’ordre plutôt que de créer le moindre chaos dans le monde. La confusion mène au pire, c’est ce que l’on nous répète, c’est ce qui est ancré dans nos chairs dès l’école. La force des nazis a été de profiter de la docilité de l’espèce, de notre civilité innée. La tyrannie du Reich s’est établie sur l’éradication du chaos. Les aryens seraient des aryens, les juifs seraient des juifs et donc exterminés et puis à partir de là, la vie paraîtrait très claire. Le Troisième Reich s’est basé sur un principe de facilité et d’ordre. Tout devait se retrouver bien rangé ; même les gens. Cela se voulait un appel à un mode d’existence plus civilisé, moderne… (p. 17)

Les limites entre vérité et mensonge, réalité et fiction

Mais le roman d’espionnage est surtout un prétexte pour explorer les limites entre la réalité et la fiction. Les déguisements, les faux-semblants, les mensonges nécessaires au métier d’agent secret sont mis en parallèle aux histoires que l’on nous raconte (les « romans avec sa vie ou avec celle d’un autre » [p. 221] que relate Celestino) et qu’on se raconte, à propos de soi (Anna, qui s’identifie à Anne Frank) et des autres (les récits que se fait Anna à propos des résidents de l’Annexe).

Où s’arrête la réalité et où commence la fiction? Comme le dit Anna :

dans mon métier, on se méfie de tous les témoignages. Les gens ne s’attachent jamais aux faits, ils voient des détails complètement insignifiants qu’ils magnifient de façon subjective (p. 19).

De la même manière, la protagoniste ne verse pas dans le témoignage fidèle. L’annexe est un récit subjectif de son expérience, son interprétation littéraire des événements. En effet, l’espionne, une fois que Celestino a éveillé en elle son vieil amour de la littérature, ne peut s’empêcher de lire le monde.

Je me devais vraiment de cesser de penser à travers les livres. Il était de ma responsabilité d’éradiquer de ma tête ces associations d’idées absurdes qui m’empêchaient d’y voir clair, qui me faisaient vivre avec des chimères depuis le matin (p. 123).

Au final, il est intéressant de constater que très peu des faits rapportés son vérifiables. On ne saura jamais si la lecture d’Anna était la bonne et on ne pourra donc jamais faire la part entre la vérité et le mensonge, entre la réalité des faits et la fiction construite par la narratrice.

Une parfaite maîtrise de son art

L’annexe est un roman bien écrit et soigneusement construit. Catherine Mavrikakis sait comment se jouer des codes du roman d’espionnage, quand les adopter et quand les détourner, de sorte que le lecteur ne sache pas trop distinguer le vrai du faux. Elle sait comment faire le lien de façon naturelle entre le passé et le présent, entre l’histoire d’Anne Frank et ce qui arrive à Anna. De même, elle sait comment mettre son intertexte littéraire – incroyablement riche – au service du récit qu’elle raconte, c’est-à-dire de manière à renforcer son propos. Sans surprise, L’annexe s’impose comme une lecture incontournable de la rentrée littéraire québécoise de l’automne 2019.


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