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La fin des grands récits : une lecture moderne et postmoderne du livre Des anges mineurs d’Antoine Volodine

Les grands récits modernes sont des textes – au sens très large du terme – fondateurs qui reposent « sur un discours unitaire et sur un haut niveau d’universalité[1] » Tenant leur légitimité d’une autorité supérieure, les grands récits se construisent comme un projet d’avancement supposant une pensée prospective. Ce projet est nécessairement en rupture avec le passé, puisque le progrès implique de faire mieux qu’avant : par exemple, dans le cas du grand récit qu’est le marxisme, en abolissant les classes sociales. À l’opposé, l’individu postmoderne ne veut plus croire en ces grands récits, puisque ce sont ces derniers qui ont menés à la catastrophe, notamment, pour n’en nommer qu’une, l’Holocauste. C’est pourquoi la postmodernité est généralement associée à la fin des grands récits dits « fondateurs ». Cependant, il y a nécessairement de la modernité dans la postmodernité : dans « postmodernité », il y a le mot « modernité ». Ce paradoxe est bien illustré dans le roman Des anges mineurs : narrats[2] d’Antoine Volodine, qui offre souvent la possibilité de deux lectures : l’une moderne, l’autre postmoderne. Ainsi, nous nous intéresserons ici à la manière dont Des anges mineurs joue avec l’idée de la fin des grands récits à travers cette double lecture. Pour ce faire, nous nous attarderons aux interprétations moderne et postmoderne du roman de Volodine sous quatre aspects : les grandes idéologies, le progrès, l’esthétique fragmentaire et la structure.


Les grandes idéologies

Il est facile d’identifier textuellement les restes de plusieurs grands récits modernes dans le roman de Volodine, dont les plus évidents sont le capitalisme et le marxisme. Toutefois, le mot à retenir ici est « restes ». Volodine, dans son roman, « présente l’histoire comme un champ de ruines[3] ». Par exemple, les ruines du capitalisme et du marxisme :

Les humains étaient à présent des particules raréfiées qui ne se heurtaient guère. Ils tâtonnaient sans conviction dans leur crépuscule, incapables de faire le tri entre leur propre malheur individuel et le naufrage de la collectivité, comme moi ne voyant plus la différence entre réel et imaginaire, confondant les maux dus aux séquelles de l’antique système capitaliste et les dérives causées par le non-fonctionnement du système non capitaliste (p. 115).

Des expressions comme « malheur individuel » et « naufrage de la collectivité » font respectivement référence, de manière négative, au capitalisme et au marxisme. De plus, on emploie des termes comme « maux » et « dérives » pour qualifier les idéologies susmentionnées. Enfin, l’échec des systèmes capitaliste et non capitaliste apparaît d’autant plus évident qu’on les associe à la déchéance de l’humanité, qui n’est plus composée que de « particules raréfiées ».

Le progrès

Des anges mineurs Antoine Volodine 1999
VOLODINE, Antoine, Des anges mineurs, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1999, 219 p.

Des anges mineurs, par la forme qu’il prend, c’est-à-dire celle du roman, se présente d’abord sous un jour moderne. Alors que le récit apocalyptique privilégie un temps instable[4], le romanesque, lui, implique une lecture linéaire, un développement dans le temps, c’est-à-dire un projet d’avancement. Toutefois, s’il y a effectivement un certain progrès dans Des anges mineurs, ce progrès se fait cependant par bonds, lesquels « ne donnent pas toujours l’impression de projeter le lecteur vers l’avant » (Chassay, p. 229). Ce n’est donc pas un progrès linéaire. Volodine, prenant en compte le fait que la fin ne peut être pensée à partir d’un cadre temporel conventionnel (Chassay, p. 234), « déterritorialise » le temps, notamment en brouillant les repères qui pourraient servir à établir une chronologie. Ainsi, si l’auteur chiffre souvent la durée, il le fait cependant d’une manière qui empêche tout balisage cohérent. Par exemple, quand il écrit « le 10 mai, à minuit pile — donc déjà le 11 mai » (p. 55), non seulement il confond le 10 et le 11 mai, mais il ne fournit aucune autre information quant à l’époque ou au contexte qui pourrait permettre de replacer ce moment dans l’Histoire.

Le fragment

Le fragment, au sens moderne du terme, trouve son sens en tant qu’il fait partie d’un tout. Dans la postmodernité, le fragment prend une autre signification. Le fragment, alors, ne renvoie pas à un tout qui lui confère du sens. Plutôt, c’est du fragment lui‑même que le sens émerge. En effet, le postmoderne réfère à des petits récits où l’individu ne se reconnaît que partiellement, qui ne renvoient pas à un récit universel, à une autorité extérieure; ce sont les fragments qui créent leur propre légitimité à l’interne. Les narrats, soit les fragments qui constituent Des anges mineurs, répondent bien à cette conception du fragment, tel que le montre la définition fournie par Volodine lui-même :

j’appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir. C’est une séquence poétique à partir de quoi toute rêverie est possible, pour les interprètes de l’action comme pour les lecteurs (p. 7).

Les narrats, en tant qu’« instantanées romanesques » sans fondement extérieur/supérieur, doivent nécessairement se suffire à eux‑mêmes. En effet, chaque narrat est sa propre « séquence poétique » où chaque interprétation devient possible en fonction du lecteur.

La structure

Enfin, dépendamment de la manière dont on envisage le fragment, la structure du livre peut être vue comme moderne ou postmoderne. D’un point de vue moderne, les narrats, en tant que fragment moderne, prendraient tout leur sens par le fait qu’ils renvoient à un grand récit, soit Le livre des morts tibétains. Les narrats seraient alors des restes du récit biblique, où leur nombre, c’est-à-dire 49, ferait référence aux 49 étapes du passage de la mort à la renaissance.

Dans une optique postmoderne, la structure serait plutôt ludique, musicale. En effet, les 49 narrats sont organisés de manière à ce que le narrat 1 fasse écho au 49, le 2 au 48, etc. (Chassay, p. 234), avec le 25 au centre. Le livre ne serait plus alors le modèle conférant sa structure au texte, mais la musique. Tendant à appuyer cette hypothèse, l’effet créé par la répétition de diverses scènes romanesques, où celles-ci sont rejouées de manière légèrement différente à chaque fois. Pensons, par exemple, à la reprise de l’épisode de Khrili Gompo dans les narrats 4, 9, 16, 41 et 46, où un « être étranger au réel terrestre » (p. 193-194), à différentes époques, « plonge » en mission sur Terre pour observer l’humanité.

4.

Juste avant le solstice d’hiver, Khrili Gompo fut envoyé en mission d’observation pour la première fois. […] On lui avait accordé une demi-minute d’apnée avant le retour. Il disposerait de trente secondes pour évaluer l’état du monde et recueillir des éléments sur les peuplades qui l’habitaient encore, sur leur culture et leur avenir (p. 17).

9.

Khrili Gompo se tenait droit et coi, en position d’observateur. […] Comme il ne s’agissait plus d’une première mission, on lui avait accordé un temps de plongée de trois minutes (p. 34).

[…]

– Et si c’était un extraterrestre, hein?

Khrili Gompo n’avais pas pris part à l’incident, il n’avait pas projeté de liquide fécal sur ce qui ce fût et il n’était pas non plus, à proprement parler, un extraterrestre, mais il rougit, comme sous le coup d’un reproche qui lui eût été vicieusement adressé (p. 37).

16.

Je n’étais ni vendeur ni acheteur. Quand je dis je, c’est à Khrili Gompo que je pense, cela va de soi. On m’avait accordé douze minutes (p. 66).

41.

Quelque chose fit un bruit de scaphandre à l’intérieur du crâne de Khrili Gompo, lui signalant qu’une nouvelle minute venait de s’achever. […] Khrilli Gompo aperçut leur regard se couler vers lui avec insistance. Constanzo Cossu avait l’air fou. Un extraterrestre couvert de fourmis? lança-t-il méchamment.

Gompo frissonna. C’était la deuxième fois en trois cents ans que quelqu’un le soupçonnait ainsi, à bout portant, d’être étranger au réel terrestre (p. 193-194).

46.

…il entendit une voix qui lui rappelait son nom, Gompo, et ce qu’il avait à accomplir, engranger des images utiles pour notre connaissance du monde. Il avait dérivé très loin de l’objectif initial mais, au moins, il avait fini par se stabiliser quelque part. Le calendrier indiquait la date du 19 octobre, un lundi. C’est moi qui parlais. Je l’avertis que la plongée serait pour lui la dernière, et qu’elle durerait environ onze minutes et neuf secondes (p. 210).

La répétition crée ici un effet de résonnance musicale entre les scènes. Ainsi, ce n’est plus le sens qui importe, mais le « son », le rythme engendré entre les narrats. Plus précisément, l’intérêt du postmoderne n’est pas le sens, mais la défamiliarisation qui découle de la répétition d’un même épisode. En effet, l’épisode répété – où l’on remarque le retour du protagoniste Gompo, du lexique de plongée, de la question de l’extraterrestre, de l’idée d’une mission d’observation, etc. – devient alors familier, tout en laissant le lecteur dans l’incompréhension quant au personnage de Gompo et sa mission (Qu’est-il exactement? Quelles époques visite-t-il? Pourquoi l’intérêt pour l’humanité?).


Des anges mineurs collection Points
VOLODINE, Antoine, Des anges mineurs, Paris, Seuil, coll. « Points », 2001 [1999], 224 p.

Nous avons donc montré en quoi la postmodernité ne correspond pas tout à fait à la fin des grands récits dans la mesure où il y a nécessairement de la modernité dans la postmodernité. Afin de prouver notre point, nous avons pris pour exemple Des anges mineurs : narrats d’Antoine Volodine, lequel permet à la fois une lecture moderne et une lecture postmoderne. Ainsi, on peut voir de la modernité dans les références aux grandes idéologies, dans la forme romanesque qui sous-entend un progrès, dans l’esthétique fragmentaire au sens moderne et dans la structure si on considère que les fragments font sens en tant qu’ils renvoient à un grand récit supérieur, celui du Livre des morts tibétains. Toutefois, nous avons démontré comment tous ces aspects pouvaient être lus dans une optique postmoderne. En effet, si les grandes idéologies sont effectivement nommées, c’est surtout pour en présenter les ruines. De même, s’il y a bel et bien un progrès dans le roman, ce progrès n’est pas linéaire, l’auteur brouillant les repères temporels, notamment par un chiffrage insolite de la durée. Le progrès, plutôt, se fait par bonds. Quant à la question du fragment, nous avons illustré comment les narrats, en tant qu’instantanés romanesques, s’apparentent davantage à la définition du fragment postmoderne. Enfin, par l’organisation en écho des narrats, la structure du livre, musicale alors, peut être perçue comme postmoderne. En somme, la différence entre modernité et postmodernité que soulève notre analyse Des anges mineurs pose la question de l’universalité. La modernité cherche à progresser en réduisant la diversité; elle croit en les grands récits parce que ceux-ci proposent une solution universelle. La postmodernité, quant à elle, embrasse et négocie la différence; elle ne croit pas aux grands récits, car elle ne croit pas en une solution universelle. À cet égard, le fait que le roman de Volodine offre des pistes de lectures modernes et postmodernes souligne d’autant plus l’impossibilité d’une interprétation unique, universelle, de l’œuvre, et place donc Des anges mineurs davantage du côté de la postmodernité et de la fin des grands récits que de la modernité.

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[1] Alain Vulbeau, « Grands récits et petites histoires », Informations sociales, vol. 7, no 135, 2006. <http://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2006-7-page-65.htm> (page consultée le 27 octobre 2019).

[2] Antoine Volodine, Des anges mineurs : narrats, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1999, 219 p. Désormais, les références à ce texte seront indiquées entre parenthèses à la suite des citations.

[3] Jean-François Chassay, L’alpha et l’oméga. Le temps catastrophique dans Des Anges mineurs d’Antoine Volodine, dans J.-F. Chassay, A. É. Cliche et B. Gervais, Des fins et des temps : Les limites de l’imaginaire, Montréal : Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, coll. Figura, vol. 12, 2005, p. 217. Désormais, les références à ce texte seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Chassay ».

[4] Présentation, dans J.-F. Chassay, A. É. Cliche et B. Gervais, Des fins et des temps : Les limites de l’imaginaire, Montréal : Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, coll. Figura, vol. 12, 2005, p. 9.


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