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Texte de création : la nouvelle Vieux fossile en terrain inconnu

Le numéro « électronique » de Katapulpe

Vieux fossile en terrain inconnu est une nouvelle publiée en 2010 dans le numéro « électronique » du fanzine Katapulpe, qui suit donc la parution du Jongleur de Panache et partage nombreux de ses défauts.

Vieux fossile en terrain inconnu

Il n’était qu’un pauvre vieillard un peu grognon, pensait-il de lui-même charitablement. Alphonse avait atteint l’âge où il pouvait se permettre en toute impunité – selon lui – d’employer à outrance les euphémismes.

Ainsi, il n’était point susceptible, mais simplement un brin chatouilleux à l’évocation de certains – innombrables – sujets. Il n’était pas égoïste pour cinq cennes, mais il oubliait malencontreusement très souvent autrui. Il n’était aucunement têtu, il avait seulement une foi inébranlable en ses propres dires.

Tout comme son dos n’était pas courbé, mais légèrement arrondi. Que sa peau n’était pas ridée, juste fripée de ses nombreux bains chauds. Et ses cheveux n’étaient pas blancs, ils avaient déteints au soleil.

Des jolies tournures comme celles-là, Alphonse en avait à la pelle. Et il ne se gênait pas pour atténuer la réalité déprimante qu’était sa vie. Par exemple, aujourd’hui, il fêtait son quatre-vingtième anniversaire avec ses fidèles amis Brandy, Gin, Cognac et Whisky.

Bien sûr, sa famille lui avait organisé une grande fête pour souligner ce jour maudit. Ça c’était passé une semaine auparavant; ce week-end convenait mieux à tout le monde apparemment. Enfin, excepté au célébré, mais on ne lui avait pas demandé son avis puisqu’il s’agissait d’une surprise.

Du coup, il se retrouvait maintenant à tuer le temps avec ses alcools favoris et ses cadeaux à déballer. Il avait catégoriquement refusé de les ouvrir à la soirée en son honneur; il y tenait mordicus. « On ouvre ses cadeaux le jour de sa fête, point! » avait-il dit. Il avait fait tout un esclandre; on l’avait laissé faire; on le connaissait trop bien.

L’essentiel de ses présents étaient bouquets de fleurs fanées (ne les ayant pas « déballées », il n’avait pas pu les mettre dans l’eau), cartes au message trop convenu et billets de vingt dollars dont on n’avait pas besoin lorsqu’on était une vieille chose décrépite.

Lui donner des fleurs signifiait qu’on ignorait complètement quoi lui offrir. (Comme ce parent lointain qui lui avait exhibé sous le nez un bouquet de pissenlits.) Lui donner une carte, c’était pour faire comme tous les autres : pour la forme. (Il en avait d’ailleurs une qui lui souhaitait une joyeuse première communion.) Lui donner de l’argent revenait à financer l’achat des bébelles que tout grand-père gâteau qui se respecte achetait à ses petits enfants. (En l’occurrence lui, mais le rôle ne lui allait pas comme un gant.)

Tandis qu’Alphonse choisissait la prochaine offrande à découvrir d’une technique longuement étudiée – ams, tram, gram avait fait ses preuves – le destin voulait qu’il mit la main sur ce qu’il crut être un album photo. Il avait feuilleté préalablement l’objet – avec la curiosité d’un enfant le matin de Noël – et avait entrevu quelques clichés ici et là. D’où sa conclusion de l’album photo, mais en parcourant plus lentement la chose, il réalisa qu’il s’était trompé du tout au tout.

Il s’agissait d’un recueil de courtes histoires le mettant en scène, lui et les auteurs des récits. Des faits réels romancés, couchés sur papier et poussés à l’exagération. À la fin de chaque « souvenir », la photo de celui qui l’avait écrit en la compagnie d’Alphonse; pour laisser à ce dernier le loisir de deviner – ou de se rappeler – avec qui il avait partagé ce moment unique.

Le recueil avait pour titre « Vieux fossile en terrain inconnu » et avait clairement une vocation humoristique. C’était un monument de gentilles moqueries qui plaisantait de ses sempiternelles joutes avec son pire ennemi : l’électronique.

Il y avait son grand frère qui narrait son premier contact avec la télévision couleur. Alphonse avait passé une heure à se battre avec cette satanée machine, persuadé qu’elle avait quelque chose qui déraillait et que c’était pourquoi l’écran arborait avec effronterie autre chose que le noir et blanc habituel.

L’un de ses petits fils racontait comment il avait atterri par erreur sur un site pornographique. Il l’avait immédiatement appelé au secours. À son arrivée, le jeune homme avait trouvé l’ordinateur recouvert d’un drap et son grand-père des bouchons dans les oreilles. Quand il avait retiré l’étoffe de sur l’instrument du délit, Alphonse s’était caché les yeux comme un petit garçon surprenant un échange de baisers.

La plus jeune de ses filles relatait son initiation aux téléphones portables. Comment il avait été dur pour lui d’apprivoiser ce truc minuscule. D’abord, il avait porté le réceptacle à son oreille, mais à l’envers. Puis il avait rentré les numéros des mauvaises personnes aux mauvais noms. (Depuis ce jour, lorsqu’il signalait Charles, c’était Sylvie qu’il rejoignait.) Ensuite, il avait enregistré sur sa boîte vocale un long monologue de blasphèmes. Et finalement, il s’en était pris physiquement à son portable qui avait survécu grâce à l’intervention in extremis de sa benjamine.

Les histoires cocasses s’enchaînaient joyeusement; arrachant des sourires réticents; provoquant des haussements de sourcils – pas vraiment – outrés; jouant astucieusement de la corde sensible.

Mais de tous les souvenirs rappelés à sa mémoire, un seul toucha vraiment son cœur de vieil homme plein d’amertume. Tellement que ses yeux s’embuèrent. (Une poussière dans l’œil, se serait-il justifier à la moindre intrusion.)

Avant même qu’il n’ait entamé sa lecture, il reconnut l’écriture cochonnée de Laurent.

Il était là, assis sur le sofa défoncé, à visionner un film d’horreur au scénario sans queue ni tête, aux effets spéciaux à un dollar et aux personnages aussi crédibles qu’oncle Jack dans son imitation d’Elvis.

En ce soir d’Halloween, il portait les couleurs de la Mort avec sa faux en plastique, son long manteau noir et sa capuche relevée. Il avait revêtu le costume pour les éventuels quémandeurs de friandises. La vérité, cependant, c’était qu’on habitait un trou perdu dans ce temps-là et que les chances de voir débarquer le moindre gamin étaient plus qu’hypothétiques.

Alors que je me faisais cette réflexion, je reçus le coup de fil de ma chère Sophie. Nous en étions au début de notre relation et donc, je ne retranscrirai pas la discussion que nous avons eue et qui n’a certainement d’intérêt que pour nous. Mais je vous parlerai volontiers des trépidantes péripéties d’Alphonse durant ce court laps de temps.

Tandis que j’étais au téléphone, voilà qu’il lui prenait l’envie de monter le volume de la TV et d’enterrer ma voix. Son pouce s’acharna alors sur la télécommande sans succès. Quelques jurons plus tard, il se tourna vaguement dans ma direction pour avoir mon aide, mais j’étais trop préoccupé par ma conversation pour le faire. Ainsi, il continua de se défouler sur le bouton du volume sans réfléchir.

Alors que j’en étais venu à oublier la pléiade d’injures proférée par Alphonse, il me força à les entendre.

Je raccrochai sur cette dernière phrase pour Sophie : « Je te laisse, la Mort vient de bousiller mon écran plat. » Et pour cause, Alphonse l’avait atomisé avec la télécommande pour missile. Il paraissait fier de lui, comme un homme qui vient de remporter une rude bataille.

Découragé, je lui avouai : « Papa, c’est l’autre télécommande qui contrôle le son d’la télé. »

Alphonse ne pleurait pas d’émotion, il riait aux larmes, tentait-il de se convaincre.


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