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Une odeur de menthe de mère en fille : la transmission de la maladie dans le roman Menthol de Jennifer Bélanger

Merci à Héliotrope de m’avoir fait parvenir une copie du roman Menthol de Jennifer Bélanger.

Une jeune femme aux prises avec des douleurs chroniques cherche à comprendre et à apprivoiser son mal. Depuis quelque temps, elle s’évanouit dans les lieux publics, sans que la médecine puisse l’expliquer. Des années plus tôt, elle a rompu avec sa mère, alors que cette dernière était hospitalisée. Tout semble pourtant la ramener à l’enfance, dans un univers clos, en tête à tête avec une mère qui passait ses journées en robe de chambre devant la télé, à fumer[1].


Menthol, paru le 19 février 2020 aux éditions Héliotrope, est le premier roman de l’autrice québécoise Jennifer Bélanger. Le titre du livre, de même que sa couverture et sa couleur, trouve tout son sens dans la relation de la narratrice avec la mère et la douleur, indissociable.

Menthol de Jennifer Bélanger
BÉLANGER, Jennifer, Menthol, Montréal, Héliotrope, 2020, 144 p.

Pour les deux femmes, le « corps abattu » (p. 15) possède une odeur de menthe, puisque c’est ainsi qu’on se soigne, à l’« huile essentielle de menthe poivrée » (p. 14) et aux cigarettes au menthol (p. 74). La senteur, symptomatique du mal, « depuis plusieurs générations [suit] les femmes de [l]a famille » (p. 29). Auparavant, la narratrice a cherché à se dissocier de cette filiation en coupant les ponts avec sa mère, dont elle « ne pouvai[t] plus, après toutes ces années, prendre soin » (p. 31). Mais elle n’a pas pu lui échapper; tout la ramène à elle, au passé, tandis qu’elle souffre au présent.

Comment avouer que ma mère était ma maladie? (p. 31)

Ainsi, les époques (et les temps de verbe) se confondent parfois. Par exemple, l’imparfait peut être abandonné pour le présent d’un paragraphe à l’autre :

Me secouer comme les petites cuisses de poulet qu’elle plongeait dans un sac transparent rempli de Shake ’n Bake quand l’envie lui prenait de cuisiner. Me secouer pour me faire goûter à son amour.

La petite fille est à vélo. Elle arrive au bout d’une route (p. 90).

Il s’agit d’une façon élégante de souligner l’impossibilité de rompre complètement avec son héritage.

Pourtant, une distance demeure, évidente dans le passage de la première personne du singulier (les « me » dans l’exemple précédent) à la troisième (« la petite fille », « elle »). C’est avec détachement que la narratrice se raconte alors. Cherche-t-elle ainsi à se détacher de sa mère, encore aujourd’hui? Se désinvestit-elle parce que la douleur l’emprisonne, car « [elle vit] en otage, en cage [d’elle-même] » (p. 20)?

La souffrance déshumanise et la distanciation devient un mécanisme de défense, une nécessité pour survivre. De la même manière que la narratrice se coupe de ses émotions, elle se retire de la société : littéralement, le mal ne lui permettant plus de sortir, mais aussi symboliquement. D’abord, il faut noter l’usage fréquent du « on » impersonnel, non inclusif. Ensuite, la jeune femme procède à sa propre anonymisation et à celle d’autrui. Personne n’a de nom dans le récit : le personnage principal est « je », la mère se réduit à son rôle et on réfère aux autres par la majuscule de leur prénom – y compris son amoureuse V. – ou en tant qu’animaux. D’ailleurs, la narratrice elle-même se décrit comme une chienne à la page 17. C’est que la douleur ne laisse pas de place à l’identité, à la vie.

Avant, je pouvais entrer dans ses bras [ceux de V.] qui freinaient la rumeur violente de l’extérieur. Je pouvais avoir la tête hors de l’eau (p. 139).

Il y aurait encore beaucoup à dire, mais ici s’arrête ma réflexion dans le cadre de cet article. Avec Menthol, l’autrice québécoise Jennifer Bélanger livre un roman où la souffrance s’avère anesthésiante.


[1] Description tirée de la quatrième de couverture du roman Menthol de Jennifer Bélanger (Montréal, Héliotrope, 2020, 144 p.). Les références au livre seront indiquées entre parenthèses avec le numéro de page pertinent.

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