Couverture du roman Wild Beauty d'Anna-Marie-McLemore : plein de fleurs colorées

Nous ne sommes pas maudites : Wild Beauty d’Anna-Marie McLemore

La prémisse du roman de réalisme magique Wild Beauty[1] de l’autrice mexicaine-américaine Anna-Marie McLemore va comme suit. Il y a des centaines d’années, les femmes Nomeolvides ont trouvé refuge sur la propriété des Briar et ont transformé une terre stérile en un magnifique jardin – La Pradera. Mais la protection de l’endroit et leur capacité à faire surgir des fleurs ont un prix : elles ne peuvent quitter définitivement La Pradera sans en mourir et les personnes dont elles tombent amoureuses sont condamnées à disparaître.

La dernière génération des Nomeolvides – cinq filles, « always five, like petals on a forget-me-not » (p. 6) – craint que cela ne se produise avec Bay, pour qui les cousines arborent toutes des sentiments. Pour cette raison, elles offrent à La Pradera leurs biens les plus précieux en espérant épargner leur amie. Le lendemain, Estrella, la protagoniste du récit, découvre dans le jardin un garçon amnésique – qui recevra temporairement le nom de Fel – apparemment jailli d’un autre âge. Elle ne le sait pas encore, mais elle vient de déterrer avec lui un terrible secret qui sera mis au jour au fil de l’histoire.

La triade maudite

Dans le livre, la magie est définitivement féminine : elle se transmet de génération en génération de femmes. Qui plus est, les Nomeolvides sont des étrangères; elles ont jadis été exilées d’un ailleurs indéterminé, puis chassées de tous les endroits où elles ont tenté de prendre racine. Avant La Pradera, elles étaient en effet las hijas del aire, c’est-à-dire des « Children of the air. Children who, on paper, did not exist, and so were considered invisible and formless as the air beneath the sky » (p. 22).

Un parallèle est ainsi établi entre le fait d’être une femme, une immigrante et une sorcière. On comprend ainsi que, lorsque l’autrice dit ses héroïnes maudites à cause de leurs pouvoirs, ce qu’elle sous-entend, c’est que la féminité et le statut d’immigrant sont une malédiction. Après tout, la femme immigrante – par sa double étrangeté – est la sorcière de notre époque[2].

À l’origine de la malédiction

Sauf que les femmes Nomeolvides ne sont pas maudites en raison de leur habileté unique. La Pradera était jadis une mine que les Briar exploitaient en abusant d’une main d’œuvre immigrante, incluant Fel et son grand frère Adan. Le garçon a trouvé la mort dans un effondrement et a été englouti par la terre qui l’a vu renaître de nos jours.

This was the bitter growth of a story untold, kept underground.

Fel and Adan and the other men left here had been forgotten. The bodies of named men, men who had died with them but who were more likely to be missed, had been unearthed from the dirt and rock. But no one searched for Fel and Adan and the forgotten men. The foremen found the bodies of men they considered worth looking for, and left the rest.

p. 266

C’est ce crime que les Nomeolvides ont camouflé à leur insu avec leurs fleurs et c’est pour cela qu’elles sont punies depuis des générations.

“The land,” Estrella said. “It doesn’t take women. It takes men because it’s men who died here. The miners. Our family helped hide their deaths, so the ground’s been taking the men we love ever since.”

p. 304

Leur malédiction, celle qui fait disparaître les gens qu’elles aiment, n’a rien à voir avec le fait qu’elles soient des sorcières et, par extension, des femmes et des immigrantes. Elles ont toujours cru – à tort – que les disparitions avaient lieu même avant La Pradera, et que celles-ci pouvaient frapper les hommes comme les femmes qu’elles chérissaient, mais ce n’est pas le cas. Seuls les hommes sont condamnés à s’évanouir, car c’est le destin tragique d’hommes qu’elles ont dissimulé.

Nous sommes bénies

Anna-Marie McLemore, avec son roman Wild Beauty, subvertit l’idée que la sorcellerie, la féminité et la non-blancheur sont une malédiction. Au contraire, il s’agit d’une bénédiction. La vérité éclot finalement grâce à l’enquête de Bay, une femme, la seule des Briar qui accepte de porter sur ses épaules la culpabilité familiale. Et, surtout, ce sont les pouvoirs des Nomeolvides qui permettent de réparer les erreurs du passé : elles détruisent le jardin et déterrent littéralement les morts pour leur offrir une seconde existence.

Now, Estrella and her cousins were stripping away the gardens enough to let the land tell the truth. And the land was giving back those it held, those everyone else had forgotten.

This was what Fel understood, that the force and rage in the Nomeolvides women was enough to tear down every bloom and vine.

p. 313

En somme, les femmes Nomeolvides ne sont pas tant étranges qu’uniques dans le meilleur des sens.


[1] Anna-Marie McLemore, Wild Beauty, New York, Feiwel and Friends, 2017, 340 p. Désormais, les références à ce livre ne seront indiquées par le numéro de page pertinent.

[2] J’aborde cette question plus en profondeur dans « Superhéroïnes et sorcières : même combat ». Pour en apprendre plus sur le sujet en général, je vous recommande entre autres Sorcières! Le sombre grimoire du féminin de Julie Proust Tanguy, livre sur lequel je donne mon avis sur ce site.

2 commentaires

    1. Eden Turbide

      Oui, les oeuvres d’Anna-Marie McLemore sont peu connues dans le monde francophone, puisque souvent non disponibles en français, ce qui est bien dommage. Contente que son style ait séduit un auteur lecteur!

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