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Le libraire de Gérard Bessette : l’existentialisme et le passage de la Grande Noirceur à la Révolution tranquille

Le libraire, œuvre existentialise de Gérard Bessette, se déroule entre les années 1950 et 1960 durant la période de transition entre la Grande Noirceur, époque dominée par la religion et le conservatisme, et la Révolution tranquille, caractérisée par la libéralisation des mœurs et une vision collectiviste. Avec ce roman qui lui a valu le prix du Grand jury des lettres, l’auteur québécois souligne, à travers quelques traits du courant littéraire de l’existentialisme, la difficulté du passage d’une époque à l’autre.

Résumé du roman

L’histoire du Libraire est des plus banale : Hervé Jodoin, ancien professeur, est forcé de prendre un emploi. Il se retrouve alors vendeur dans une librairie où il s’exerce à l’art de ne rien faire. Le dimanche, parce que la taverne est fermée et qu’il n’y a vraiment rien d’intéressant à faire dans une petite ville rurale comme Saint-Joachin, il écrit un journal et raconte sa routine sans intérêt. Mais voilà que son patron Léon Chicoine lui confie la charge du capharnaüm, un endroit où reposent des livres aux idées loin de plaire à l’Église.

Le libraire de Gérard Bessette : l’existentialisme et le passage de la Grande Noirceur à la Révolution tranquille

Le libraire, une œuvre existentialiste

La philosophie de l’existentialisme

Le libraire fut d’abord publié en France, car le public québécois du règne de Duplessis n’était bien évidemment pas prêt à découvrir un livre aussi scandaleux que ce bouquin avec son héros aux opinions divergentes. En effet, le courant existentialiste amène à réfléchir, il naît en réaction à la 2e Guerre mondiale et à l’absurdité perçue par les intellectuels de celle-ci. Pour ces derniers, cette guerre signifie une absence totale d’apprentissage suivant la 1ère Guerre mondiale. Ils s’interrogent alors sur le sens de l’existence, ou plutôt le non-sens de la vie : pourquoi s’investir pour voir tout être ravagé par la suite? Ils élaborent alors une philosophie basée sur le libre arbitre, rejetant la notion de destin. Selon eux, l’homme se construit, son essence, c’est-à-dire ce qu’il est, est le produit de son existence. Renchérissant sur l’idée de libre choix, ils estiment qu’il est du devoir de tout homme de donner un sens à sa vie, de planifier un projet de vie.

Le courant littéraire existentialiste

Le libraire de Gérard Bessette : l’existentialisme et le passage de la Grande Noirceur à la Révolution tranquille
BESSETTE, Gérard, Le libraire, Rosemère, Éditions Pierre Tisseyre, 1993 [1960], 144 p.

De cette philosophie apparaissent les caractéristiques propres au courant littéraire. D’abord, il y a le thème du conflit existentiel, qui n’est pas exactement au cœur du Libraire, mais se manifeste néanmoins au début de l’histoire lorsqu’Hervé Jodoin, au chômage, se trouve forcé à prendre un emploi. Ensuite, le rapport aux autres est un trait typique de l’existentialisme, trait illustré par le personnage principal : solitaire, il n’aime pas les autres, mais doit malgré tout apprendre à vivre avec eux. Un autre thème évident est celui du libre choix, de la liberté et de la responsabilité que cela sous-entend. En effet, dans les œuvres existentialistes, les protagonistes se doivent de choisir entre donner un sens à leur vie ou se laisser porter par le non-sens de l’existence. Dans Le libraire, Hervé Jodoin opte clairement pour le non-sens, car il ne garde guère d’espoir de changer les choses, trop déçu qu’il a été par la vie. Cependant, au fil de l’histoire, le « héros » aura quelques rechutes à travers des manifestations inopinées de révolte, notamment quand sa liberté sera menacée. Les problèmes de communication sont également un sujet récurrent dans l’existentialisme. Ici, ces problèmes se révèlent par la répugnance du héros à entrer en contact avec autrui. Effectivement, Hervé Jodoin minimise au maximum ses interactions avec les autres. Enfin, les existentialistes rédigent leur texte dans un style minimaliste à l’aide d’une narration subjective. En ce qui concerne la narration subjective, on passera rapidement pour dire que l’histoire est racontée par Hervé Jodoin lui-même, le tout par l’intermédiaire de son journal. L’aspect minimaliste, quant à lui, est illustré dans Le libraire par le laconisme d’Hervé Jodoin et son caractère irrévérencieux, le personnage insultant ses interlocuteurs sans même que ceux-ci en aient conscience.

Hervé Jodoin, un personnage brillant

D’ailleurs, ce dernier point est ce qui fait du héros du Libraire un protagoniste si puissant. En effet, on ne peut qu’admirer l’intelligence avec laquelle il dénigre les personnes qui interagissent avec lui, avec quelle subtilité il montre son mépris pour ces gens qu’ils considèrent indignes de son temps. Ridiculiser autrui est le seul petit plaisir auquel il se laisse aller. Les échanges d’Hervé Jodoin avec les autres personnages sont jubilatoires et font toute la force du roman. C’est avec aisance qu’Hervé Jodoin s’est taillé une place dans mon top 3 des personnages littéraires les plus marquants.

De la Grande Noirceur à la Révolution tranquille

Le déchirement des personnages

Plus intéressant encore, Le libraire est une parfaite représentation de la période de transition entre la Grande Noirceur et la Révolution tranquille, le tout illustré par le déchirement des personnages, qui sont partagés entre leurs désirs et la nécessité de se conformer. En effet, les protagonistes entreprennent des actions contraires aux valeurs établies par l’Église à cette époque, mais se soumettent toujours au final par peur des représailles. Ainsi, bien que Léon Chicoine exprime une volonté de s’affranchir à travers l’initiative du capharnaüm, vendant des livres véhiculant des mœurs dites douteuses par le clergé et des idées susceptibles de détourner les paroissiens du droit chemin, il rejettera ultimement la faute, lorsque pris sur le fait, sur Hervé Jodoin, le tout afin de préserver sa réputation. Cependant, il ne courbe pas l’échine avec joie, il le fait simplement parce que l’Église détient le pouvoir.

L’immobilisme

D’autre part, l’immobilisme est une autre forme de résignation que l’on retrouve dans Le libraire. En effet, Hervé Jodoin se complaît dans celui-ci. En décrivant un héros pour qui le moindre déplacement est une tâche exécrable, l’auteur souligne qu’un effort considérable est nécessaire si l’on veut changer les choses, d’où la difficulté du passage de la Grande Noirceur à la Révolution tranquille. De plus, Hervé Jodoin refuse de voir ce qui se passe, littéralement comme dans la société. Il s’aveugle volontairement, car ses idées divergent de celles de la majorité. Dans son esprit, il est clair qu’il est plus facile de ne rien faire que d’entreprendre un combat dont l’issue est plus qu’incertaine. Rappelez-vous, Hervé Jodoin est un homme désabusé.

La manifestation timide d’idées révolutionnaires

Cependant, le dilemme des personnages illustré par le conformisme des uns et l’immobilisme des autres n’est pas le seul indice de la difficulté du changement. En effet, la manifestation timide d’idées révolutionnaires est également un signe de cette difficulté. Léon Chicoine en fait la démonstration lorsqu’il dénonce la censure et prône la liberté individuelle d’une période, soit la Grande Noirceur, caractérisée par le contrôle de l’Église. Par contre, il le fait avec hésitation, notamment lorsqu’il en discute avec Hervé Jodoin. En effet, il critique la censure extrême exercée par les religieux devant Hervé Jodoin, sans toutefois tenir de propos l’incriminant directement. Il jauge la réaction de l’homme, évaluant jusqu’à quel point il peut se dévoiler.

La recherche du plaisir immédiat

Le personnage de Rose Bouthiller, par sa recherche d’un plaisir immédiat, met également en évidence une valeur contraire à celles de l’époque. Quand elle se soûle avec Hervé Jodoin, ses paroles et ses actes s’opposent, ses désirs allant à l’encontre de ce qu’elle sait être la norme. Tout comme Léon Chicoine, elle refuse de se commettre totalement. Ainsi, Gérard Bessette, en décrivant des protagonistes incapables de s’assumer pleinement dans leurs idées différentes de la culture dominante, montre comment il est ardu de passer des valeurs conservatrices de la Grande Noirceur aux valeurs progressistes de la Révolution tranquille.

Conclusion

En somme, Gérard Bessette a su dépeindre, par le biais de l’existentialisme, la réalité de la période de gestation qui conduira à la Révolution tranquille, la difficulté induite par ce lent changement de mentalité. À travers ses personnages, il s’est attardé au conflit entre la volonté d’évoluer et l’obligation d’agir selon les normes, réduisant Léon Chicoine au conformisme et Hervé Jodoin à l’immobilisme. Toujours par l’intermédiaire des personnages, on assiste à la naissance d’idées nouvelles, non caractéristiques de la Grande Noirceur : le droit à la liberté de penser pour chaque individu, défendu par Léon Chicoine, et la quête d’un plaisir égoïste, réalisée par Rose Bouthiller. Dans Le libraire, Gérard Bessette dresse le portrait d’une période « entre-deux », soulignant le conservatisme de la Grande Noirceur tout en présentant des valeurs nouvelles qui deviendront le fondement de l’idéologie amenée par la Révolution tranquille.


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