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L’école ne vous apprend pas à survivre : critique de l’apprentissage scolaire dans Le Grand Cahier d’Agota Kristof

À une certaine époque, il était mal perçu de s’attaquer à une école en temps de guerre. Toutefois, quand la guerre se prolonge, l’école devient une cible comme les autres et doit être fermée. Ici, la survie est donc considérée comme plus importante que l’instruction scolaire. Cette réflexion est née de la lecture du Grand Cahier[1] d’Agota Kristof et nous a amené à nous demander en quoi l’éducation que se donnent les jumeaux dans le roman est une critique de l’apprentissage scolaire. Afin de répondre à cette question, nous nous sommes d’abord intéressé aux reproches faits à l’institution scolaire en tant que telle, puis nous nous sommes attardé, par opposition, à la nature de l’auto-apprentissage des jumeaux.

L’école est inutile

On ne vous apprend pas à survivre à l’école

L’école ne vous apprend pas à survivre : critique de l’apprentissage scolaire dans Le Grand Cahier d’Agota
KRISTOF, Agota, Le Grand Cahier, Paris, Éditions Point, 1995, 192 p.

L’une des raisons pour lesquelles l’école est considérée comme inutile par les jumeaux est qu’elle ne sert à rien de concret en temps de guerre. Plus précisément, elle n’aide pas l’enfant à faire face aux adversités propres à la guerre. D’ailleurs, on remarquera que les écoles sont fermées lorsque la guerre atteint un certain point : « Nous allons à l’école pendant deux ans et demi. Les instituteurs partent aussi au front; ils sont remplacés par des institutrices. Plus tard, l’école ferme car il y a trop d’alertes et de bombardements » (GC, p. 27). Ici, on souligne que l’école n’a rien à voir avec la survie, puisque lorsque la situation devient trop dangereuse, on ferme tout simplement ses portes. Pour les jumeaux, l’école n’est utile que pour l’apprentissage de certaines compétences de base, c’est-à-dire lire, écrire et calculer. Suivant cela, l’éducation peut se passer de la guidance de l’école et ses agents : « Nous savons lire, écrire, calculer. Chez Grand-Mère, nous décidons de poursuivre nos études sans instituteur, seuls » (GC, p. 28). Ici, l’expression « sans instituteur, seuls », plutôt que d’être redondante, met l’emphase sur la détermination des jumeaux à poursuivre leur éducation de manière individuelle. On remarquera toutefois que les jumeaux mentionnent plusieurs fois dans le roman l’utilité de la médecine, laquelle exige des études. C’est parce que la médecine a une utilité concrète, qu’elle augmente les chances de survie, et qu’il s’agit d’une science objective, par opposition au savoir théorique normalement dispensé dans les écoles.

On vous apprend à ne pas poser de question

En effet, le plus grand reproche qui peut être adressé à l’institution scolaire est sa nature normative. L’école est le lieu de transmission d’une idéologie donnée, soit l’idéologie du gouvernement en place. Par exemple, quand l’école reprend dans le roman, elle tombe sous l’égide des « Libérateurs » conquérants, lesquels ne permettent pas d’aller à l’encontre de leur manière de penser : « Contre nos Libérateurs ou contre notre nouveau gouvernement, aucune critique, aucune plaisanterie n’est permise. Sur une simple dénonciation, on jette en prison n’importe qui, sans procès, sans jugement » (GC, p. 160). Ici, l’école n’est pas un lieu d’apprentissage de la pensée critique, c’est un lieu de répression de la libre pensée. Ce qui sera enseigné, ce sera l’histoire des conquérants, la langue des conquérants, les valeurs des conquérants, etc. À ce sujet, on notera que ces « Libérateurs » tiennent tout particulièrement à ce que les enfants aillent à l’école, et plus précisément à leur école : « – Je suis l’inspecteur des écoles primaires. Vous avez chez vous deux enfants en âge de scolarité obligatoire. Vous avez déjà reçu deux avertissements à ce sujet. » (GC, p. 162) Les jumeaux, qui refusent toute autorité, se soustrairont à l’obligation scolaire par le subterfuge, se faisant passer pour « fou ». Cependant, ce qu’il faut comprendre ici, c’est que l’école, parce qu’elle dépend du gouvernement en place, est un instrument de contrôle de la pensée, de la révolte, de la population.

L’apprentissage de la survie (par soi-même)

Impératif d’objectivité

À l’encontre de l’apprentissage scolaire, l’éducation que se prodigue les jumeaux est un apprentissage pratique, visant à les aider à affronter les horreurs de la guerre. Dans ce but, ils prônent donc l’objectivité absolue, au contraire du savoir subjectif enseigné à l’école. Le roman tout entier est une manifestation de leur volonté d’objectivité, puisqu’il s’agit de leur Grand Cahier par opposition à la Bible. En effet, le roman le Grand Cahier critique la Bible par le désintérêt des jumeaux pour la religion. Par exemple, les deux enfants mentionnent plusieurs fois qu’ils ne prient jamais. Quant à la Bible, le seul usage qu’ils en font est utilitaire : ils l’utilisent à des fins de mémorisation. Ainsi, le Grand Cahier se veut une sorte de réécriture scientifique de la Bible. Pour ce faire, les jumeaux rapportent les faits tels quel : « Pour décider si c’est “Bien” ou “Pas bien”, nous avons une règle très simple: la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons » (GC, p. 33). La valeur de vérité détermine donc de la validité des compositions, plutôt que les critères normalement prescrits par l’école. De même, la vérité s’oppose ici aux paraboles de la Bible qui se veulent des leçons de morale truffées d’incohérences.

D’autre part, on remarquera que le style d’écriture des jumeaux, celui du Grand Cahier, est froid et impersonnel, dans le sens où il est épuré de toute connotation émotionnelle. Les jumeaux expliquent ce choix :

Nous écrirons : « Nous mangeons beaucoup de noix », et non pas : « Nous aimons les noix », car le mot « aimer » n’est pas sûr, il manque de précision et d’objectivité. […] Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire à la description fidèles des faits (GC, p. 33-34).

Cette objectivation de la réalité participe de l’apprentissage de la survie, puisque cela permet aux jumeaux de se détacher émotionnellement. On peut supposer que retirer la composante émotionnelle du langage aide à supprimer l’émotion elle-même. D’ailleurs, plusieurs des exercices auxquels se livrent les deux enfants visent à renforcer leur esprit, à protéger leur cœur, à devenir insensible. Par exemple, afin de ne plus être affecté par les insultes, ils entreprennent de s’injurier l’un l’autre jusqu’à ce que cela ne leur fasse plus rien. Le Grand Cahier, c’est donc la réécriture objective de la Bible à partir des nouvelles normes qui doivent s’appliquer en temps de guerre.

Apprendre à souffrir et faire souffrir

De la même manière que l’objectivation est liée à la survie, tout le programme d’auto-éducation des jumeaux sert ce but concret. En effet, tous leurs exercices sont des exercices pratiques qui s’opposent au savoir théorique dispensé dans les écoles et sont réalisés dans une perspective d’apprentissage de la survie. Ainsi, ils font un exercice d’endurcissement du corps pour ne plus souffrir des coups : ils se frappent l’un l’autre pour s’insensibiliser à la douleur. D’ailleurs, cet apprentissage leur sera utile plus tard dans le roman, lorsqu’ils subiront un interrogatoire musclé de la part d’un policier peu regardant. En effet, ils ne diront rien malgré tous les coups. Pour s’habituer à la faim, ils font un exercice de jeûne. Ils apprendront aussi à voler, à faire du chantage, à mendier, etc. Mais surtout, parce que la guerre est cruelle, ils apprendront la cruauté. Ainsi, pour s’habituer à tuer, ils coupent d’abord la gorge d’un poulet chaque dimanche et le déplument par eux-mêmes, puis ils passent à l’étape suivante :

Nous commençons par les poissons. Nous les prenons par la queue et nous frappons leur tête contre une pierre. Nous nous habituons vite à tuer les animaux destinés à être mangés : poules, lapins, canards. Plus tard, nous tuons des animaux qu’il ne serait pas nécessaire de tuer. Nous attrapons des grenouilles, nous les clouons sur une planche et nous leur ouvrons le ventre. Nous attrapons aussi des papillons, nous les épinglons sur un carton. Bientôt, nous avons une belle collection.

Un jour, nous pendons à la branche d’un arbre notre chat, un mâle roux (GC, p. 55).

On sent bien ici l’escalade de la cruauté : les jumeaux tuent les animaux qui se mangent, puis tous les animaux, y compris leur propre chat. De plus, la désensibilisation se manifeste de manière frappante par l’usage d’un des rares termes subjectifs du roman, soit le mot « belle ». Ils sont si insensibles à ce moment qu’ils qualifient leur collection d’animaux morts de « belle ». Parce que l’apprentissage de la survie, c’est aussi l’apprentissage de la cruauté, qui est la seule réalité de la guerre.

Conclusion

Ainsi, nous avons démontré en quoi l’apprentissage que se donnent les jumeaux dans le Grand Cahier d’Agota Kristof est une critique de l’apprentissage scolaire. Pour ce faire, nous nous sommes d’abord intéressé aux reproches qui peuvent être faits envers l’institution scolaire, soit que celle-ci n’est pas concrètement utile à la survie en temps de guerre et qu’elle est, par nature, un outil de contrôle normatif. Ensuite, nous nous sommes attardé à l’apprentissage des jumeaux à proprement parler. Cet apprentissage est un apprentissage de la survie, laquelle passe par l’objectivation absolue, notamment dans l’écriture, et par l’acquisition de certaines « habiletés » pratiques particulières, dont la plus importante est la cruauté.


[1] KRISTOF, Agota, Le Grand Cahier, Paris, Éditions Point, 1995, 192 p. Désormais, les références à ce roman seront indiquées entre parenthèses avec la mention « GC » pour Grand Cahier.


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