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Compte rendu critique : Le plaisir du texte de Roland Barthes

Introduction

Roland Barthes, né en 1915 et mort en 1980, est un écrivain français et théoricien de l’écriture[1]. Il est le fondateur de la sémiologie, la « science générale des signes et des lois qui les régissent au sein de la vie sociale[2] ». Cette science est un prolongement du modèle linguistique de Ferdinand de Saussure et s’inscrit dans le courant de pensée du structuralisme, qui tend à « privilégier, dans l’analyse des faits humains, d’une part la totalité par rapport à l’individu particulier, d’autre part la synchronicité des faits plutôt que leur évolution » (Le petit Larousse illustré, p. 1102). Ainsi, Barthes applique au texte littéraire les méthodes de l’analyse structurale[3].

Avec cette approche du texte littéraire, Barthes inaugure la Querelle de la Nouvelle critique (Encyclopédie Larousse, « Structuralisme »). Bien que le Degré zéro de l’écriture, publié en 1953, présente déjà des éléments relatifs à la nouvelle critique, c’est avec la publication en 1963 de Sur Racine – qui met en application les procédés de l’analyse structurale sur les textes de Racine – et la réponse de Raymond Picard dans Nouvelle Critique ou nouvelle imposture en 1965 que la querelle éclate véritablement (Encyclopédie Larousse, « Roland Barthes »). Le débat consiste en une opposition entre la nouvelle critique, qui postule « l’organisation immanente du texte » (Encyclopédie Larousse, « Roland Barthes »), et la critique universitaire traditionnelle, qui veut que le contexte sociohistorique et la vie de l’auteur soient garants du sens d’une œuvre (Encyclopédie Larousse, « Roland Barthes »).

Le plaisir du texte[4] de Roland Barthes est publié pour la première fois en 1973 et s’inscrit dans la continuité de cette querelle, puisque l’auteur y applique les principes de la nouvelle critique. Cela signifie qu’on y retrouve les principes de la sémiologie et du structuralisme. Plus précisément, Le plaisir du texte est un essai écrit sur le mode fragmentaire, portant sur la question, telle qu’indiqué par le titre, du plaisir qu’un texte peut produire.

 

Compte rendu du Plaisir du texte

Compte rendu critique : Le plaisir du texte de Roland Barthes
BARTHES, Roland, Le plaisir du texte, coll. « Tel quel », Paris, Édition du Seuil, 1973, 105 p.

Le plaisir est une notion ambiguë. Il peut parfois prendre la signification de jouissance, dans le sens de plaisir intense, parfois y être opposé. Le plaisir, dans le sens où Barthes en fait usage, est imprégné de la culture et renvoie aux sentiments de « l’euphorie, le comblement, le confort » (p. 34). Ce plaisir particulier est celui du texte de plaisir, tel que le confirme la définition qu’en fait l’auteur : « celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture » (p. 25). Le texte de plaisir est celui qui fait l’objet des critiques, qui sont toujours « historiques ou prospectives » (p. 37), celui auquel s’intéressent les hommes de lettres, au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire les « logophiles, écrivains, épistoliers, linguistes » (p. 37). C’est le texte écrit dans le langage encratique, soit le langage « qui se produit et se répand sous la protection du savoir » (p. 66), le langage répétitif promulgué par les institutions du langage. Le langage du texte de plaisir, c’est le stéréotype, « c’est le mot répété, hors de toute magie, de tout enthousiasme » (p. 69). Pour Barthes, le stéréotype, politique dans sa nature intrinsèque, donne la nausée.

Le plaisir, dans son sens général, est atopique et asocial. Il réfère à la jouissance, laquelle est associée aux sentiments « de la secousse, de l’ébranlement, de la perte » (p. 34). Ce plaisir général est celui du plaisir du texte et du texte de jouissance. En effet, le plaisir du texte, comme le plaisir général, est atopique et asocial. Il n’est garant d’aucune idéologie et, passé sa création, son sens est complètement indépendant de son auteur.

Le texte de jouissance, quant à lui, est « celui qui met en état de perte, celui qui déconforte […], fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage » (p. 25-26). La jouissance, ici, provient du « nouveau absolu » (p. 65), possible par la destruction du langage. En effet, le texte de jouissance est « hors des langages » (p. 50). Un langage, évacué de ses références sociales, politiques et idéologiques, devient du langage de jouissance. C’est ce que fait Sollers en s’en prenant aux structures normatives du langage, par exemple en utilisant des « néologismes exubérants, mots-tiroirs, translitérations » (p. 51). De plus, la jouissance, par sa nature même, est soudaine et unique, dans le sens où la jouissance ne peut être ressentie que dans la première fois. C’est pourquoi, entre autres, le plaisir du texte n’est jamais assuré, puisque rien ne garantit qu’un texte procure du plaisir à sa seconde lecture. De plus, il faut noter que le texte de jouissance n’est pas garant du plaisir, celui-ci pouvant même être ennuyeux. Toutefois, le plaisir du texte n’est pas contradictoire au texte de jouissance, car ce plaisir « n’est pas forcément de type triomphant, héroïque, musclé » (p. 32), il peut être une dérive, qui provient du non-respect. C’est le cas de la jouissance, qui est « in-dicible, in-terdite » (p. 36). En somme, on peut donc dire que, selon Barthes, le plaisir du texte s’oppose au texte de plaisir, saturé par la culture, et n’est possible qu’à travers le texte de jouissance, qui est désocialisé.

Critique interne

Mode fragmentaire, mode de la jouissance

Dans un premier temps, il est intéressant de noter que, par le choix du mode fragmentaire pour son essai, Barthes choisit le mode de la jouissance. En effet, le fragment, tout comme la jouissance, est bref par définition. Plus précisément, la jouissance est, telle qu’établie dans le Plaisir du texte, spontanée et « dans la première fois ». De plus, le fragment, en rendant impossible la fixation du sens d’un texte, incarne l’essence de la littérature telle que l’imagine Barthes, puisque selon lui le sens d’un texte n’est jamais fixe. Ainsi, la forme du texte est complémentaire au fond, lequel privilégie le texte de jouissance par rapport au texte de plaisir.

La citation en italique : une vérité absolue subjective

Du point de vue formel, une autre particularité du texte est l’usage fréquent de l’italique. Ici, l’italique est utilisé à la manière d’une citation, donnant un caractère de vérité absolue à ce qui est dit. Toutefois, il ne s’agit pas vraiment de citations, puisque Barthes n’emploie pas les guillemets tels qu’il le fait lorsqu’il rapporte des « paroles » réelles. Ainsi, on peut dénoncer le fait que la valeur de certains des arguments de Barthes dépend d’une vérité présumée. Par exemple, Barthes dit, en italique : « la critique porte toujours sur des textes de plaisir, jamais sur des textes de jouissance » (p. 37). Il énonce cela comme un fait, mais n’apporte aucune preuve pour soutenir son propos. Il continue simplement sa réflexion en prenant son énoncé comme fondement indiscutable, qui va de soi. D’ailleurs, il s’agit de l’un des reproches que Picard adresse à Barthes dans Nouvelle critique ou nouvelle imposture[5].

Critique externe

L’auteur est-il vraiment mort et enterré?

Compte rendu critique : Le plaisir du texte de Roland Barthes
BARTHES, Roland, Le plaisir du texte, coll. « Tel quel », Paris, Édition du Seuil, 1973, 112 p.

Conformément à la théorie structuraliste, Barthes envisage le texte comme une entité refermée sur elle-même. Ainsi, le texte, de même que l’écriture qui le constitue, est atopique. Cela signifie, entre autres, que le sens du texte n’est pas fixé par son auteur, qui n’a aucune influence sur celui-ci passée sa production. Barthes va jusqu’à dire que « Comme institution, l’auteur est mort : sa personne civile, passionnelle, biographique, a disparu » (p. 45). De plus, selon Barthes, il est possible d’extérioriser le langage, d’évacuer ses références sociolinguistiques. Ces deux postulats s’opposent à la position de la critique universitaire traditionnelle, qui veut que le sens du texte soit celui que l’auteur a voulu lui donné et que le sens du langage soit défini de manière sociohistorique. Dans son ouvrage Nouvelle critique ou nouvelle imposture, Raymond Picard dénonce la position de Barthes, soit celle de la nouvelle critique. En effet, selon lui, il existe un sens fixe au texte, établi consciemment par l’auteur, et il faut étudier une œuvre selon son genre, car ce dernier détermine les normes selon lesquelles l’auteur a rédigé son texte (Fayolle, p. 177). De même, prenant l’exemple de Racine, il souligne que la langue des personnages est socialement investie, puisqu’il s’agit du langage de l’époque (Fayolle, p. 176). Ainsi, on est en droit de se demander s’il est vraiment possible de séparer l’auteur du sens et le langage de ses connotations sociales. Après tout, l’auteur écrit avec une intention précise, ayant un sens donné en tête. S’il est vrai que plusieurs interprétations sont parfois possibles, est-ce dire que le sens attribué au texte par un « mauvais lecteur », dans le sens où cet individu lit peu, a la même autorité que le sens imaginé par l’auteur? Quand au langage, on remarquera que certains mots, dans leur définition même, sont socialement marqués.

Conclusion

Ce que l’on retiendra du Plaisir du texte de Roland Barthes, ce n’est pas tant son propos innovateur que sa forme. En effet, non seulement le mode fragmentaire renforce le message transmis, mais il permet aussi d’alléger un texte qui, par son style unique (jouissif, hors langage, dirait Barthes), pourrait autrement être d’une lecture laborieuse. En procédant par « morceaux », Barthes permet au lecteur de déchiffrer le propos, de ne pas être submergé par l’écriture imagée de l’auteur. Par ailleurs, d’un point de vue plus utilitaire, la nature fragmentaire du texte encourage le lecteur à toujours poursuivre, puisqu’il a l’impression de progresser rapidement dans sa lecture. Il faut donc admettre que l’auteur n’aurait pu choisir une forme plus appropriée à la transmission de son message.


[1] Encyclopédie Larousse en ligne, « Roland Barthes », page consultée le 19 septembre 2018, http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Roland_Barthes/107706. Désormais, les références à ce site seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Encyclopédie Larousse, “Roland Barthes” ».

[2] Isabelle Jeuge-Maynart (dir.), Le petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 2016, p. 1060. Désormais, les références à ce dictionnaire seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Le petit Larousse illustré » et le numéro de page pertinent.

[3] Encyclopédie Larousse en ligne, « structuralisme (de structural) », page consultée le 19 septembre 2018, http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/structuralisme/94130. Désormais, les références à ce site seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Encyclopédie Larousse, “structuralisme” ».

[4] Roland Barthes, Le plaisir du texte, coll. « Tel quel », Paris, Édition du Seuil, 1973, 105 p.

[5] R. Fayolle, « Compte rendu : Nouvelle critique ou nouvelle imposture par Raymond Picard », Revue d’Histoire littéraire de la France, no 1, 1967, p. 175. Désormais, les références à ce compte rendu seront indiquées entre parenthèses avec la mention « Fayolle » et le numéro de page pertinent.


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